L’homme ne regarda même pas de son côté. Toujours muet, il sortit de sa poche son poing fermé, et, lentement, il vint déposer sur la table un méchant revolver rouillé.
Alors, le pauvre, s’adressant à Paul en détournant la tête, lui dit, d’un ton à la fois timide et bourru :
— Des riches comme vous, y en a pas assez, non ! Pour sûr, y en a pas assez !
Sur ce mot, Paul eut en lui, aussi prompte qu’un éclair, aussi lumineuse, mais aussi vite éteinte, — la conception du salut social : — « Ce qui manque, se dit-il, c’est l’amour. » Ce fut tout. Seulement, dans ce vieux mot, il entrevit, durant une seconde, un sens nouveau révélateur, infini, que, par la suite, il s’efforça vainement de revoir.
La pensée qui suivit aussitôt, fut celle-ci : assurément la haine de cet inconnu, la révolte d’en bas ne s’adressait pas à lui, Paul, mais à des êtres pareils à sa femme, à cette fausse patricienne, à cette fausse bourgeoise, toute de passion égoïste, de désirs matériels, et pour qui les mots amour, pitié, tendresse humaine, étaient des termes privés de sens. Et en ce cas, était-elle sans excuse, la révolte des méprisés ?
Il n’osa pas se répondre à lui-même.
Mais quand, un quart d’heure plus tard, l’homme s’en alla, confessé et consolé, il leva sur Paul, et même sur Albert, des yeux radoucis, où brillait une lueur étrange. Cette lueur, c’était son humanité bonne, rappelée par sa semblable du fond des ténèbres de haine.
VIII
Albert évitait presque de parler à Marie, et s’arrangeait pour la voir le moins possible.
Elle s’en aperçut, et se prit à songer à lui.