Comme l’avait dit Berthe, Albert avait essayé, sans le dire chez lui, de repartir pour une campagne lointaine. Mais il ne pouvait obtenir si vite un nouveau commandement.
Du reste, sa mère, à lui aussi, demandait la présence fréquente de son fils, redoutait de mourir pendant un de ses voyages lointains, et il cessa de poursuivre son projet.
On se réunissait souvent, le soir, chez les de Barjols. Soirées redoutables pour le comte Paul sans cesse torturé par la crainte de laisser deviner à sa mère le malheur de sa vie. Cependant Marie jouait bien son rôle, avait de l’aisance, de l’enjouement ; elle lisait et chantait ; elle oubliait bien vite que c’était par ordre, et prenait plaisir à mettre en vue ses qualités d’artiste… La plupart du temps, d’ailleurs, elle abolissait ainsi, pour son compte, ce qu’il y avait de vraiment affreux dans sa situation. Avec une légèreté d’esprit incroyable, elle s’amusait d’un rien, d’un mot, d’une histoire, d’un fait-divers, de l’anecdote mondaine ou même politique de la journée.
Elle avait un don d’insouciance qui lui fut une grande ressource. L’imagination était forte en elle. Ses propres visions la captivaient tout entière ; et souvent, immobile et muette dans son fauteuil, pendant que tout le monde bavardait autour d’elle, elle songeait à l’avenir. Quel serait-il ? Son mari, qui — elle en était certaine — l’aimait encore, lui reviendrait-il ?… Ou bien, lasse d’attendre, trouverait-elle un cavalier qui l’emporterait, et vers quelle destinée ? Qui serait-ce ? Lequel des hommes qu’elle connaissait ?… Léon Terral ?… Qu’était-il devenu celui-là ? Reviendrait-il avec le galion, beau comme un jeune conquérant, — ou vaincu, et perdu pour elle ? Ou bien n’en entendrait-elle jamais plus parler ?… Dans ce cas, cet Albert de Barjols, l’ami, le frère de Paul… Pourquoi pas ? Qui sait ? Ah ! quelle vengeance ! Il était riche celui-là, plus riche même, disait-on, que le comte d’Aiguebelle… et officier de marine… Un officier de marine, cela laisse une femme veuve et libre de deux ans en deux ans… Et puis, cela devient amiral… Oui, mais, cet Albert, si fermement homme de devoir, comment l’atteindre ? Bah ! c’est un homme comme les autres. Laissons faire au temps. Il suffit d’attendre.
Dans ces soirées, fréquentes, où les deux familles se réunissaient — c’était toujours chez Albert, à cause de l’infirmité de sa mère — Pauline et Annette faisaient « coin à part ».
Tout naturellement Pauline s’éloignait du comte et de sa femme ; tout naturellement, elle était l’assidue compagne d’Annette.
La petite Annette, elle, oubliait ses intimités de jadis avec Marie. La fiancée, devenue femme, avait passé pour elle, comme pour sa mère, dans une région de bonheur, où l’on devait la laisser seule avec son mari. Du reste, quand elle l’aurait voulu, Annette n’aurait pu reprendre, avec la jeune femme, les gaîtés, les familiarités d’autrefois. Elle croyait que ce qui était entre elles, c’était uniquement son désir de respecter le bonheur grave de la jeune femme. Il y avait bien autre chose ! Il y avait, de la part de Marie, une attitude froide qui eût suffi à éloigner maintenant la jeune fille. Et, dans cette réserve de la vierge corrompue, il y avait l’involontaire, l’inexplicable respect pour la parfaite pureté.
Or, un de ces soirs-là, une petite scène eut lieu qui, de diverses manières, ébranla profondément l’âme de tout ce monde, et décida de toutes leurs destinées.
La comtesse d’Aiguebelle causait, assise près de la chaise longue où Madame de Barjols vivait étendue, sa belle tête pâle sur des coussins, ses fines mains toujours gantées de blanc glacé, allongées sur elle.
Marie Déperrier rêvait, agitant divers plans de campagne.