Il avait parlé sur le ton le plus tranquille du monde. C’était cependant beaucoup de bruit pour rien, c’était une sortie presque inexplicable, si ces paroles ne dissimulaient pas un antérieur et secret mécontentement. Tout le monde comprit qu’il « y avait quelque chose », et ce fut un malaise lorsque, prenant la fleur que Marie avait soigneusement placée dans les cheveux d’Annette, Paul, d’un mouvement sec, imperceptiblement irrité, la jeta derrière lui.
La malheureuse fleur alla tomber sur un fauteuil près d’Albert, qui fit un mouvement pour la ramasser ; mais, se voyant regardé par Marie, il s’arrêta… Il n’y avait pas à s’y tromper : c’est à elle qu’il pensait… Elle détourna alors la tête une seconde, et quand elle regarda de nouveau du côté d’Albert, la pauvre fleur avait disparu.
Cette observation permit à Marie de se taire sous l’affront sans trop de peine. Elle avait goûté, à surprendre le geste révélateur, une joie qui avait déjà une saveur de vengeance.
Après l’étrange sortie de Paul, il y eut un moment de silence. Tout le monde réfléchissait, troublé. Chacun cherchait, sans succès, un sujet de conversation qui changeât le cours des idées. Ce fut Pauline qui le trouva, et dès qu’on eut, un peu de temps, parlé d’autre chose, on se sépara.
— Monsieur de Barjols, dit Marie en se retirant, accompagnez-moi donc au Bois, de temps en temps, le matin. Mon mari va voir ses malades dès six ou sept heures. Et l’alezan s’ennuie à l’écurie.
— Volontiers, dit-il, demain si vous voulez.
Il pensait que peut-être il pourrait savoir quelque chose de leur secrète querelle et les aider à être heureux.
Madame d’Aiguebelle dormit bien mal cette nuit-là… « Qu’y a-t-il, mon Dieu ! Serait-ce grave ?… Si nous nous étions trompés ?… »
Et dans un mauvais sommeil où elle souffrait à la fois les visions d’un cauchemar et l’angoisse réelle de sa maladie de cœur, elle entendait un rire saccadé, un rire faux, un rire méchant, inexplicable, le rire de Rita, qu’elle appelait Marie.