— Ah ! c’est juste ! Vous ne savez pas… Parce que j’accompagne fidèlement ma mère à la messe, tous les dimanches… Eh bien ! oui, c’est vrai, l’abbé…
Il secoua la tête.
— Je ne crois plus en Dieu, voilà bien longtemps.
Il comprit qu’il fallait consoler son vieux maître. Il se rapprocha de lui, lui prit à son tour les deux mains, dans une des siennes, et de l’autre, il les caressait comme il eût fait à un enfant.
— Voilà, cher ami… Je n’avais dit cela ni à ma mère, ni à vous. Il faut continuer à le lui cacher. Non, non, je ne crois plus aux choses que vous m’avez apprises, l’abbé. Nous n’y croyons plus. Et savez-vous comment cela est arrivé ? Certainement, j’étais imprégné des idées ambiantes, des idées du siècle, comme on dit, mais j’acceptais encore les preuves intuitives… Ces preuves-là, je les ai toujours en moi, mais je ne crois plus avoir le droit d’en tenir compte. Il nous en faudrait d’autres, — qui n’existent pas. Vous en conviendrez, il n’y a pas de preuves positives, mathématiques, de l’existence de Dieu ?… S’il y en avait, tout le monde croirait, parce que tout le monde est devenu savant.
Il souriait, un peu ironique, et très triste.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait le prêtre.
— Mais, l’abbé, soyez rassuré, je ne suis pas un athée de la méchante espèce. Vous allez voir… Ce qui a achevé de détruire ma foi, c’est cette réflexion que fit un jour Albert devant moi : « Si nous croyons encore, c’est surtout parce que ça nous fait plaisir. » Croire m’était en effet très doux. C’est une joie dont je me suis privé, l’abbé, voilà tout ; — mais j’ai retenu, de votre Dieu, tout le reste, tous ses commandements. Dieu s’est transformé pour moi en idéal. Il n’a perdu que l’immortalité. Je n’attends rien de lui par delà la vie.
— Mais c’est Dieu même, cette immortalité, tu veux dire cette éternité ! cria l’abbé, frappé d’épouvante.
— C’est le dieu inconnaissable. J’ai retenu celui qu’on peut connaître : un idéal réalisable de bonté et de tendresse. Je suis un athée spiritualiste, l’abbé. C’est une nouvelle espèce. Malheureusement, si l’on peut encore, avec la notion d’idéal, diriger les âmes bonnes, on ne se rend pas maître des âmes mauvaises. A celles-ci, Dieu faisait peur. L’idéal, lui, ne peut pas s’imposer à la brute humaine ; il exige l’effort et le consentement des intelligences. Nous avons supprimé Dieu : l’Égoïsme est démuselé.