L’abbé se leva. De grosses larmes lui venaient aux yeux.
— Je suis brisé, cher enfant, consterné, brisé, bien triste, — effrayé de toutes ces choses. Je te quitte, mon cher enfant. Je réfléchirai, je verrai. Pour toi du moins il y a sûrement un remède. Nous le trouverons. Je te confie à toi-même, car tu es une belle âme, puisque tu es une âme bonne. Allons, embrasse-moi. A bientôt.
Dans l’escalier, il s’en allait, le dos rond, la tête basse, découverte, oubliant de mettre son grand chapeau, la main sur la rampe de fer ouvragé, roulant des pensées.
« Oh mon Dieu ! songeait-il, je ne savais pas, non, je ne savais pas que l’abîme fût si profond où s’agitent aujourd’hui toutes les âmes… Mais c’est la mort, la mort d’un monde… la fin morale d’un monde, ô Seigneur ! »
Et, remuant les lèvres comme lorsqu’il lisait son bréviaire :
— De profundis clamavi !… Je prie vers vous, Seigneur, du fond de ce grand abîme où je passe inutile, — au milieu de tous vos enfants.
III
Tous les matins, quand le temps était favorable, ils partaient, Albert et Marie, pour la promenade à cheval.
Sûr d’Albert comme de lui-même, le comte Paul ne voyait rien de dangereux à ces assiduités. Qu’Albert eût, le premier, aimé Marie, il l’ignorait ; qu’Albert pût se mettre à aimer Marie, il n’y songea même pas. Sceptique à l’égard des femmes, Paul avait en l’amitié une foi absolue qui l’aveuglait. Pas plus qu’il ne se fût senti capable de devenir le séducteur de Pauline, de la sœur d’Albert, pas plus il n’admettait qu’Albert pût aimer sa femme !… « S’il se croyait en péril — je le connais — il ne viendrait plus chez moi. » Il avait raison de ne pas douter des volontés, de la probité de son ami ; il aurait dû se méfier de l’inconnu, du hasard, et prévoir l’inadmissible, l’impossible.
Loin de là, dans son ardent philosophisme, presque mystique, dans son idéalisme d’allure religieuse, ce croyant athée imagina que les conversations d’Albert ne pouvaient qu’être bonnes à l’âme désemparée de Marie… « Si quelqu’un peut la ramener, la sauver, c’est celui-ci, aucun autre… Ce n’est pas l’abbé, ce n’est pas moi, oui, c’est Albert peut-être. »