Ceci l’amena au projet de confier à Albert tout son malheur, de lui dévoiler l’âme de Rita, — mais il ajourna de le faire, dans cette pensée : « Laissons-le voir un peu par lui-même. Dans quelque temps, il aura pu deviner, de son côté, l’âme de cette malheureuse ; il aura, sans s’en douter, contrôlé mon jugement, et j’apporterai son verdict à ce cher abbé, comme une preuve définitive. »

Ainsi, il se trompait grossièrement, faute de connaître un point ; mais toute sa perspicacité ne pouvait lui faire supposer qu’Albert eût, avant lui ou en même temps que lui, aimé Marie Déperrier.

… Qu’elle eût pu raconter à Albert leur odieuse nuit de noces, voilà qui ne lui vint pas à l’esprit ! En supposant qu’elle le fît, Albert, averti, s’alarmerait avant tout pour Paul, viendrait lui demander des explications, et il serait temps alors de tout dire à cet ami unique.

Tout dire à Albert ? Il délibérait chaque jour s’il le ferait le lendemain. Il s’était donné de bonnes raisons pour ne pas le faire tout de suite. Il ne se sentait pas entraîné encore à cette confidence. Sa conversation avec l’abbé lui avait révélé à lui-même la profondeur de son mal. S’il n’eût pas gardé pour Marie un sentiment passionné, sans doute il eût, depuis longtemps, parlé. Mais l’aveu de cet intime combat entre les désirs et les mépris qu’elle lui inspirait, lui eût semblé impudique. Le mal était trop présent. Le secret de l’alcôve, il le gardait même vis-à-vis de cet autre lui-même, avec une retenue où entraient une sorte de pudeur physique et une espèce de jalousie.

Du reste, lorsque Albert était en tiers entre elle et lui, rien n’éveillait l’inquiétude de Paul. Marie était impassible.

Albert, innocent d’intention, avait avec Paul la même aisance amicale, lui disait les mêmes choses qu’à l’ordinaire. Il attendait que Marie lui permît de parler à Paul. Il redemanda enfin cette permission…

— Ne hâtez rien, c’est si délicat, lui répondit-elle. Attendez une occasion.

Hélas ! tout au fond de lui, s’il eût regardé en homme expérimenté, Albert eût trouvé une joie involontaire du malentendu qui séparait si absolument cette femme de son mari. On l’eût étonné et indigné en lui apprenant qu’il ne désirait point la paix de ce ménage : la jeune femme était bien plus à lui qu’à son mari lui-même. Il avait, lui, Albert, ses confidences, sa douleur, son âme — ce qu’il croyait être son vrai « moi ». Il ne se le disait pas. Il ne s’analysait point. Il s’abandonnait au flot de la vie. Il n’aurait pas voulu convenir de ces sentiments de fond qui dorment ignorés de l’homme jusqu’au jour où une circonstance, un mot les éveille et les déchaîne en passion.

Cependant, à mesure que se firent plus fréquentes les visites d’Albert à Marie, Paul sentit le besoin de montrer à sa femme qu’il veillait sur elle.

Il entra chez elle un matin en disant avec un peu de brusquerie : — J’ai à vous parler.