Il cacha vivement la fleur jaunie, dans un repli du portefeuille et ne dit plus rien.

Elle savait plus que jamais à quoi s’en tenir.

Lui, Albert, continuait à ne voir aucun danger possible à ces entrevues fréquentes. Il goûtait la joie mystérieuse d’être près d’elle sans y rien trouver de coupable, puisqu’elle ignorait, croyait-il, ses sentiments. Il faisait œuvre de pitié, en attendant le jour où Paul reviendrait à sa femme. Il l’empêchait d’être trop seule, trop livrée à elle-même, de désespérer. Il la gardait à son mari, pour le jour prochain où Paul reconnaîtrait ses torts, sa folie. C’était la continuation logique d’un vrai dévouement. Après la lui avoir donnée par un sacrifice, il la lui conservait par un autre sacrifice. Oh ! très doux, celui-ci.

Et lentement s’insinuait en lui, par l’habitude de la voir tous les jours, le besoin de la voir encore. Maintenant, à son insu, il croyait avoir droit à cette joie quotidienne… Rien ne lui ôterait plus ce triste bonheur accoutumé. Oh ! il n’était plus question de départ. Il la voyait, l’écoutait, la frôlait, — et il était heureux comme ça.

La mère de Paul ne cessait de se tourmenter, d’appeler l’abbé au secours, de l’interroger sans obtenir d’autre réponse du digne prêtre que le pieux mensonge auquel Paul l’avait contraint :

— Mais non ! mais non ! je vous assure. Il n’y a rien d’alarmant.

L’abbé cherchait ce qu’il y avait à faire dans l’intérêt de tous, et ne trouvait pas. Il revoyait la jeune comtesse de temps en temps, l’observait avec attention, ne démêlait pas en elle, — qui était sur ses gardes, — l’esprit de mal dont lui avait parlé Paul avec une exaltation si maladive, et il suppliait son jeune ami de mieux juger, de reviser le procès de la malheureuse femme… « A tout péché miséricorde. »

Tout demeura inutile. Ancré dans son soupçon, surtout dans sa méfiance de lui-même, dans sa terreur d’être la dupe de cette femme, de se laisser entraîner par elle et pour elle à une vie de passion physique où il oublierait toute la gloire de son passé moral, où il perdrait la force de vivre pour autre chose, le comte Paul maintenait fermement l’attitude qu’il avait prise vis-à-vis de Rita. Pourvu que sa mère ne pût connaître le fond des choses, il était encore assez heureux. Il laissa l’abbé mentir pieusement à sa place. Il ne parla pas à sa mère.

Un jour enfin, elle lui dit :

— Vous semblez soucieux, mon fils. Qu’y a-t-il ? Rien de grave, j’espère, dans votre vie ?