Il voulut couper court à toute inquisition, et baisant la main de sa mère :

— L’abbé m’avait dit vos inquiétudes, ma mère. Je ne vous en parlais pas, moi, espérant, comme il me l’a affirmé ensuite, que vous étiez rassurée, tout à fait rassurée… Non, ma mère, je n’ai rien, que le souci de mes pauvres, de mes malades ; mais c’est bien quelque chose. Savoir et voir qu’il y a par le monde tant de malheureux, tant de douloureux qu’on ne peut pas soulager, voilà ma douleur, mon malheur à moi. Ma conscience, trop subtile peut-être, se reproche les bonheurs de ma vie. Voilà ce qui me donne souvent l’air soucieux. Mais si vous ajoutez à mes troubles le tourment de vous savoir inquiète à mon sujet, alors, je serai vraiment un malheureux — car vous êtes la seule chose que j’aime en paix.

En parlant ainsi, il ne disait pas tout, mais il ne mentait pas.

Il avait touché juste. La crainte d’ajouter aux peines de son fils la rendit circonspecte, muette pour toujours, — mais, au-dedans d’elle-même, elle se torturait ; elle avait mille visions.

Fidèle à sa promesse, elle se faisait petite, demeurait, avec Annette, dans ses appartements, ou sortait en voiture, et passait la journée chez Madame de Barjols. Les deux dames et les deux jeunes filles vivaient positivement ensemble.

Pauline consolait toujours Annette des froideurs d’Albert. Elle avait fort à faire. Il était toujours pressé. Le matin, il sortait à cheval ; l’après-midi, il allait chez Marie, presque tous les jours, causer ou lire avec elle, en réalité goûter le bonheur d’être près d’elle. Il lui lisait des vers, de la prose, et il y avait toujours quelque phrase qui parlait d’amour, de silence éloquent, de trouble muet. Il ne s’avouait pas qu’elle pouvait y voir l’expression de ses sentiments à lui — mais déjà il se plaisait à l’aimer derrière l’obstacle, à avoir conscience du plaisir qu’il prenait à savourer son inutile amour.

Chez lui, où il ne restait plus beaucoup, on le voyait rêver, absent de lui-même. Il était toujours pressé, facilement de mauvaise humeur. Il finissait, insensiblement, par regarder sa propre maison comme le lieu où il devait demeurer le moins, un endroit de passage. Lui qui adorait sa mère, il éprouvait maintenant des impatiences physiques dès qu’il était assis près d’elle, un besoin de marcher, d’être debout. C’est que, debout, il se faisait l’effet d’être plus près du départ, en route pour la rue Saint-Dominique, — qui était, heureusement, toute voisine. Quand il s’agitait ainsi, sa mère disait en souriant : « C’est apparemment l’habitude de faire le tour du monde. Tu trouves la maison étroite : c’est bien naturel. La jeunesse et la santé ont besoin d’espace. Allons, va, mon enfant. Moi, pourvu que je te sente content, — je suis heureuse. Je n’ai pas besoin de te voir avec mes yeux. »

Elle mentait, celle-là aussi. Le voir de ses yeux, c’était le grand bonheur… Elle n’avait plus beaucoup de temps à le voir, songeait-elle. La mer le lui reprendrait bientôt. La retrouverait-il à son retour ?

Elle chassait ces idées noires, et tendrement, lui répétait : « Va ! va-t’en vite. »

Alors, il sortait ; et, si Annette était là, c’est Annette qui paraissait la plus triste. Elle se rapprochait toujours davantage de la paralytique, la petite Annette, lui faisait la lecture, quand Pauline était fatiguée, se faisait aimer de la mère de celui qu’elle aimait… « C’est toujours ça ! » pensait-elle.