— Oh ! j’ai vingt-deux ans, docteur, se dépêcha-t-elle de répondre un peu inquiète d’elle-même, ne sachant pas au juste en quelle mesure elle avait dépassé la note… Et je me destine… à la littérature.
Il le crut.
— C’est juste, dit-il… C’est votre anatomie. Eh bien, écoutez ceci. La comtesse est tourmentée par la crainte de voir revivre tôt ou tard dans son fils les passions du père. Il y a aujourd’hui des mots qui courent le monde, comme une monnaie, emportant avec eux des soucis nouveaux, inconnus à nos pères. Un de ces mots est atavisme, un autre est hérédité. Des ignorants les connaissent et ils ont des terreurs toutes modernes. La comtesse a peur du mot et de la chose pour son fils, des deux mots même, car l’aïeul de Paul d’Aiguebelle fut un luron. Profondément religieuse, un peu superstitieuse, elle croit aussi que le châtiment des pères est souvent dans le malheur des fils innocents — et elle tremble. Tout cela vous a je ne sais quelle couleur de pressentiment funeste. Elle s’imagine à tout instant qu’une mauvaise femme va paraître, qui lui prendra son fils comme une mauvaise femme lui a pris son mari. Cette crainte est devenue une sorte d’obsession morbide. Elle est véritablement malade d’ailleurs. Le cœur est atteint, et elle y pense. Elle le dit à qui veut l’entendre. Elle souhaiterait voir son fils marié, et, en même temps, elle redoute pour lui le mariage comme une aventure ! S’il allait se tromper ! se lier horriblement à une femme toute pareille à la sorcière qui a fait le malheur de son mari !… Et voici qui est plus terrible encore : la cruelle expérience du mariage qu’a faite la comtesse a empoisonné le cœur du fils, comme celui de la mère ! — Ne trouvez-vous pas tout cela tragique, mademoiselle le futur romancier ? Je vous donne le sujet. Démarquez-le avec soin, et le développez. Il en vaut la peine. Ce jeune homme, élevé dans la solitude, aux côtés d’une mère désespérée, a quelque chose de sombre parfois. C’est une nature croyante et une volonté sceptique. Il se livre et se méfie, en des entraînements successifs, également violents… En voilà un qui est curieux à observer ! Mais ce qui est beau, chez cet homme de trente ans, c’est la vénération attendrie qu’il a pour sa mère ! Pour la voir vivre et mourir heureuse, il sacrifierait, il a peut-être sacrifié tous les bonheurs. Elle a tant souffert par le père !… Il ne voudrait pas la voir souffrir par sa faute à lui !…
— Est-ce qu’elle n’est pas un peu jalouse ?
— Jalouse ?… peut-être. Mais surtout, si elle n’était pas aimée tendrement de la femme de son fils, — si elle-même n’avait pas pour la femme de son fils une tendre affection — le malheureux enfant ne saurait plus vivre. Voilà de quoi il a peur, et il ne se mariera pas, je le crains… Que dites-vous de ce sujet de roman ?…
— Gardez-moi le secret, docteur. Je n’ai jamais montré de mon style à personne !
— Un médecin, c’est un tombeau ! dit-il en riant, et persuadé qu’il avait eu de l’esprit… Maintenant, venez au buffet et puis je vous laisserai toute à la danse, mademoiselle…
Ils se levèrent et gagnèrent le buffet. Le docteur ne remarquait pas qu’ils étaient suivis de près par le comte Paul, fasciné. L’observateur expérimenté, c’était elle…
Il y en avait un autre : c’était l’aimable Russe, qui vint, presque aussitôt, lui réclamer une valse.
Un peu énigmatique, comme ses compagnons, les deux autres maîtres du logis, et comme bien d’autres Slaves, le prince Tcherniloff était de haute taille, et portait une barbe longue, d’un beau châtain luisant, imperceptiblement parfumée. Entre cette barbe épaisse et l’épaisse moustache (très cosaque, la moustache !) ses lèvres apparaissaient rouges de sang, et s’ouvraient sur des dents terribles, les dents d’un loup de la steppe.