Avec cela, cet homme admirable, visiblement de force à soulever, sur ses épaules, une troïka toute attelée, vous regardait d’un œil à la fois transparent et trouble comme une eau où tremble une flamme.

Il faut croire qu’amateur d’esclaves blanches, ce policé subtil, plein de sauvages violences, avait observé et interprété les regards, tout le manège, les moindres mouvements de la jeune fille. Tandis qu’elle interrogeait le docteur, — en jetant de temps à autre un regard imprudent quoique furtif sur le comte Paul dont elle était occupée, — sans doute le prince, de son côté, avait interrogé quelqu’un des invités et tiré ses conclusions.

Quoi qu’il en soit : « Mademoiselle, lui dit-il, tout en la ramenant du buffet vers le bal, — Mademoiselle, pardonnez-moi la hardiesse de mon langage, ou plutôt permettez-moi d’être hardi… » Il l’observait et vit très bien qu’elle ne sourcillait pas. Elle laissa au contraire échapper de ses yeux tranquilles une courte flamme.

Elle aimait follement tout ce qui avait « de l’allure. » La seule idée que cet homme était Russe, l’emplissait de joie ! Elle en éprouvait quelque chose comme la sensation de voyager sur place… Il y a, comme cela, des cosmopolites sédentaires. Ils aiment voir l’univers chez eux.

Elle répondit vivement : « Hardi ? Soyez-le… prince !… Je suis si sûre que votre hardiesse sera charmante… et honnête. »

Elle ajoutait mentalement : « Et puis il y a tant de monde ! »

— Honnête, comment l’entendez-vous ? — dit-il.

Elle eut peur de ne pas apprendre ce qu’il désirait tant lui dire.

— Allez toujours, fit-elle.

— Que ce soit honnête ou non ?