— Albert, lui dit-elle, dans l’après-midi de ce jour, et juste au moment où il allait sortir, — Albert, j’ai à te parler.

— Tout le monde a donc à me parler aujourd’hui ! C’est une conspiration !… Que veux-tu, ma bonne Pauline ?

Comme elle le regardait tristement, la triste jeune fille !

Tout en prononçant « ma bonne Pauline », il avait eu, lui, autrefois si doux, si affectueux avec sa sœur, — un ton d’impatience comme s’il eût avoué : « Tu m’ennuies ! Dépêche-toi ! »

Il regarda sa montre. Il était l’heure de se rendre chez Paul, — s’il voulait en avoir fini avec lui assez tôt pour trouver Marie à l’heure fixée… Oui, on l’eût étonné si on lui eût dit qu’il ne pourrait plus sans désespoir se passer de l’entrevue quotidienne. Mais c’était ainsi. Il était attiré inéluctablement, et, forcé d’obéir, il se croyait libre.

— Mon cher Albert, commença Pauline, tu m’as confié le grand chagrin de ta vie, comme je t’ai dit le mien…

De quoi lui parlait-elle ? Il l’écoutait avec une demi-attention. « Le grand chagrin de ta vie ? » Ces paroles éveillaient en lui à peine l’idée vague d’une confidence qu’il avait faite, il y avait longtemps… Longtemps, c’était quelques mois tout au plus… Mais il ne sentait plus de même. Il ne se trouvait plus, comme alors, séparé d’elle, de Marie. Il avait maintenant sa grande part du charme qu’elle répandait autour d’elle ; il en jouissait tous les jours. De quel grand chagrin lui parlait-on ? La veille encore il lui avait lu à haute voix les vers de Musset :

. . . . . . . Je vis sans espérance,

Mais non pas sans bonheur : je vous vois, c’est assez.

Il avait même hésité une seconde, prêt à s’arrêter, comme si le texte imprudemment choisi et parlant pour lui, en disait trop, faisait un aveu coupable.