Il croyait la gêner plus par le silence qu’en lui fournissant l’occasion de rebondir sur des répliques, qu’en lui présentant des idées nouvelles où elle pourrait se rattraper. Maître de lui, ayant fait son plan d’attaque et de bataille, il attendait donc.
On ne parlait plus. Pour la comtesse d’Aiguebelle, ce silence devint effrayant. Dans un délire, elle crut être devenue sourde tout à coup… Elle remua sa main sur l’appui de sa chaise longue et fut contente d’avoir perçu le léger crissement de la soie. Mais alors, sûre d’entendre, elle s’imagina être morte ! Et, de nouveau, péniblement, se souleva un peu. Elle vivait… elle vivait affreusement, pour entendre le malheur de ses enfants !
Si elle avait pu voir ce qui se passait dans le salon, oh ! si elle avait pu voir, puisqu’ils ne parlaient plus !… Ce qu’elle aurait vu, — c’était la jeune femme à genoux, devant Paul assis immobile… Elle était venue en silence, bien doucement, s’agenouiller devant lui, pour une suprême tentative de séduction… et, les mains jointes, assise sur ses talons, dans les flots tournoyants de sa robe souple, belle comme une sainte, — elle parlait bas…
Prête pour la soirée, la jeune comtesse était admirable dans sa robe unie, qui flottait taillée tout d’une pièce comme une tunique, à peine resserrée sur les hanches par la pression d’une large et lourde ceinture d’argent. La souple soie de cette robe et les bouquets de chrysanthèmes dont elle était brodée, étaient couleur améthyste. Les bras étaient perdus dans le flot des manches bouffantes, en velours de même nuance ; les hauts poignets de brocart retombaient en pointe jusque sur ses doigts. Au bas de sa jupe courait une mince bande de fourrure sombre, et, en haut, le décolletage carré encadrait sa chair éclatante, d’une bordure d’améthystes pâles, incrustées… Sur ses bandeaux qui voilaient ses joues, une chaînette d’argent formant couronne suspendait, au milieu du front, un large fermoir d’améthystes…
Et lui, pâle dans l’habit noir, en regardant cette femme inutilement jeune et belle, il songeait confusément qu’elle était vêtue comme une reine triste… Et il continuait à la regarder en silence, d’un œil profond où il y avait la mort de tous les bonheurs.
La jeune femme parla longtemps à voix basse.
Que murmurait-elle ainsi ? La comtesse prêta l’oreille… La voix, insensiblement, s’élevait :
— … Il faut me pardonner, Paul. Je ne suis pas encore une femme, malgré mon âge. Je suis encore une enfant. Il faut me prendre par la main, me conseiller, me montrer les beaux et droits chemins, puisque vous croyez que je les ignore ; me rendre à la vérité, si vous croyez que je l’ai perdue…
Et lui, en ce moment, pensait : « Elle ne répond pas à mon accusation au sujet d’Albert… Elle ruse, — comme toujours, — mais je la guette, et j’attends… »
Il n’attendit plus longtemps. Serrée contre ses genoux, se relevant vers lui d’un mouvement serpentin, enlaçant, elle lui souriait de tout son visage, de toute sa beauté désirable ; et elle trouva, pour le tenter, ces paroles-ci :