Paul et Albert se voyaient rarement.

Paul avait rencontré Berthe chez lui deux ou trois fois : « Ses anciens amis reviennent, songeait-il. Cela, de sa part, signifie sans doute le franc retour au vrai soi-même… » Il se surprenait à écouter à la porte, furtivement, une seconde, avant d’entrer, lorsqu’elle était avec quelqu’un. Cela devenait une habitude. Quand la honte l’en prenait, il se répétait le mot de sa mère : « Contre ça, tout est bon », ajoutant : « État de guerre, soit, y compris l’espionnage ! Voilà cependant comment, peu à peu, elles démoralisent un homme, altèrent sa probité et pourraient parvenir à le transformer entièrement. »

Et il concluait : « Pauvre Albert ! »

Elle, elle attendait une occasion de dire à Albert : « Je suis trop malheureuse. Enlevez-moi, puisque je vous aime. Sinon… je mourrai ! » Mais l’occasion, comment se présenterait-elle ? Fallait-il écrire ? Non. C’était brutal et trop dangereux. Il fallait attendre un mot de passion qu’il lui soufflerait tout bas, un soir, chez sa mère, dans un coin du grand salon, — un mot qu’elle provoquerait.

Sa sœur vint la voir et lui demanda de l’argent.

De l’argent ? Elle réfléchit tout de suite que si elle partait un de ces matins, il lui en faudrait beaucoup.

D’autre part, elle n’osa refuser, puisqu’elle avait pris, autrefois, toutes les valeurs au porteur qui étaient chez leur mère… Si sa sœur allait s’en plaindre, crier au voleur ! Voilà qui pourrait servir les projets de son mari ; il la dénoncerait à Albert !… Elle paya donc et se fit donner des reçus, qu’elle mit dans un petit sac de voyage toujours tout préparé, pour un cas de départ subit, dans un coin sûr.

La pauvre sœur aux grandes lunettes n’eut pas le loisir de se plaindre beaucoup de son sort…

— Tu es heureuse, toi ! interrompit Rita. Si tu savais ce que c’est ! Tiens, je t’envie. La pauvreté, avec la liberté… Ah ! si j’avais ça !… Mais je suis tombée chez des gens vraiment trop honnêtes ! Tout est devoir ici ; on n’est libre de rien !

Et de son accent gouailleur et veule :