— Ah ! dit le jeune homme, d’un air embarrassé. Je suis heureux de vous voir, Monsieur.

Mais il ne semblait pas heureux du tout.

— Je ne vous reconnais pas, Monsieur, riposta le comte.

— C’est que, Monsieur, lorsque vous m’avez vu, je portais l’uniforme de lieutenant aux chasseurs.

Il se nomma :

— Léon Terral.

Le comte Paul eut un sursaut ; il reconnaissait enfin cette figure.

Il revoyait tout à coup, comme présente, une scène entièrement perdue depuis longtemps dans l’ombre de sa mémoire. Il revoyait Léon Terral en costume d’officier, causant avec sa femme, aux Bormettes, le soir même de son mariage. N’était-ce pas surtout à ce moment, que, regardant Marie, il avait songé : « C’est étrange. On la dirait toute changée. On dirait une autre ? »

Un rapprochement se fit, seulement alors, dans son esprit, entre trois choses, qui étaient : d’abord, son pressentiment triste de ce soir-là ; puis, les lettres qui, quelques heures après, lui avaient tout révélé ; — et enfin le retour actuel de cette figure d’homme, bien changée maintenant.

Terral était amaigri ; le teint plombé. Ses yeux se détournaient trop vite quand le regard les cherchait. Son costume flambant neuf disait sa misère. C’était un complet gris, tout raide, coupé avec l’élégance des gravures accrochées aux vitres des raccommodeurs d’habits. Les poches de sa jaquette étaient gonflées, comme s’il portait sur lui tout un attirail de voyage. Il avait des manchettes trop luisantes, en celluloïde sans doute, un col pareil, une cravate bleue éclatante, — mise sans soin. Il portait un chapeau melon couleur bois, qui, sous un apprêt luisant, renouvelé de la veille, laissait entrevoir des taches anciennes.