— Vous désirez voir ma femme ?… Elle est sortie, dit froidement le comte.

— On me le disait, Monsieur, répondit Léon Terral, mais pardonnez-moi, je ne le croyais pas… Madame la comtesse d’Aiguebelle, ajouta-t-il gauchement, d’un air humble de domestique, a-t-elle un jour ?

— Elle n’en a pas, Monsieur, dit Paul sèchement.

Il s’acheminait vers la rue, suivi du jeune homme.

— Je me présenterai donc, au petit bonheur, un de ces jours, Monsieur, dit Léon.

Ils se saluèrent.

Et dès qu’il se fut éloigné, le comte revint dire au valet de chambre :

— N’oubliez pas cette figure. Ni madame, ni moi nous n’y serons jamais pour ce Monsieur Terral, entendez-vous… Sous aucun prétexte ne le laissez entrer… Et même soyez attentif à ses moindres paroles, pour me les rapporter exactement.

Habitué à des visites de pauvres diables, dont quelques-uns, reconnus pour des professionnels de la mendicité, étaient impitoyablement évincés, le valet de chambre s’inclina, bien décidé à obéir scrupuleusement aux ordres qui lui étaient donnés.

Dans l’après-midi, tout en courant à ses affaires, qui étaient celles des autres, celles des pauvres, le comte Paul songeait obstinément à cette figure louche de Léon. Et un autre souvenir s’éveilla en lui… Il avait lu, peu de jours auparavant, dans un journal, une de ces histoires comme les gazettes en rapportent fréquemment… Un malheureux jeune homme, qui était allé tenter la fortune en Amérique, après avoir donné depuis six mois à peine sa démission d’officier, venait de rentrer en France. On ne le nommait pas, par respect pour une famille honorable, disait le journal, car la police le recherchait activement. Il était mêlé à une affaire bizarre, le lancement d’un produit nouveau, « la vitréine », destiné à détrôner le celluloïde. La vitréine servait à tout, on en pouvait faire des cols de chemises, des fleurs, des bijoux, des assiettes et même des vitraux d’église. Pour monter cette affaire immense, deux ou trois maîtres-chanteurs, associés, s’étaient procuré des fonds par des moyens douteux. On soupçonnait l’ex-officier d’avoir connu leurs agissements, et même, etc., etc… Bref, il paraissait évident que M. Léon Terral était entré dans la grande confrérie des flibustiers. « Ce n’est pas la première fois, disait le journal, que l’espoir d’enlever une Manon entraîne un galant homme aux pires compromissions. »