Comme il la reconduisait, il tira de sa poche un étui d’ivoire sculpté, mince et plat comme un carnet ; il l’ouvrit, y glissa sa carte de visite et, sans prendre la peine de se cacher, il le lui offrit en disant :

— Faites-moi l’honneur de garder ce petit souvenir, mademoiselle. Ce n’est que l’enveloppe de mon adresse à Pétersbourg… L’une vous empêchera, j’espère, de perdre l’autre. Avec votre autorisation, je ne vous parlerai plus de la soirée, pour ne rien compromettre de vos projets… que, dans votre intérêt, je n’approuve pas !

Ils se quittèrent avec un grand salut. Que faire ? un esclandre ? Elle fourra prestement l’étui dans sa poche.

— C’est raide, au fond, pensait-elle, — mais si bien exécuté, si amusant ! En voilà, du vrai roman ! C’est égal, j’aime mieux les d’Aiguebelle… Ce n’est que du trois pour cent, mais c’est du solide ! Ça doit durer autant que la France ! Sur ces valeurs étrangères, on manque par trop de renseignements !

Quand elle voulut se retirer, la voiture commandée par la marquise n’étant pas arrivée à l’heure dite, le comte Paul, aux aguets, (il avait dansé deux fois avec elle) offrit son coupé et la reconduisit, flanqué de Madame Déperrier.

En route, Marie Déperrier ne manqua pas de déplorer les progrès du cosmopolitisme, et la facilité, déplorable en effet, avec laquelle on accepte aujourd’hui d’assister à des soirées « pareilles à celle-ci. » La curiosité seule l’y avait poussée, une ardente curiosité qu’elle reconnaissait digne de blâme.

Dès qu’il eut laissé ces deux dames à la porte de leur hôtel, Paul revint prendre Albert, qu’il emmena coucher à Aiguebelles, et ils ne cessèrent pas, en une heure de route, de détailler et d’exalter le charme virginal de la belle inconnue… « Un rêve, c’est vrai, une apparition ! »

Paul, dès le surlendemain, se fit présenter à la marquise de Jousseran et, pendant les deux mois qui suivirent, il parvint d’ailleurs sans peine à revoir plus de dix fois Mademoiselle Déperrier. Comme il vivait avec Albert, il arriva qu’Albert la vit trop souvent, lui aussi.

Elle avait bien compris quel homme était le comte Paul, et elle se maintenait, en conséquence, dans son rôle de modestie sans affectation. Elle jugeait bien la situation. Pour plaire à Paul et à sa mère, elle n’avait vraiment que ce moyen : les tromper du tout au tout sur sa personne morale.

V