Le docteur voyait juste : c’était une âme intéressante que celle du comte Paul. Il n’était point compliqué, mais nettement double, aussi prompt à douter qu’il était enclin à croire — aussi emporté dans sa conception quasi-mystique du bien, que passionné au sens matériel du mot.

Une anecdote de son enfance, que sa mère aimait à conter, montre combien, tout petit, il avait déjà une conscience en éveil et forte, en même temps que des gourmandises puissantes :

Un jour — il avait sept ans — sa grand’maman, qui habitait avec eux le château d’Aiguebelle, n’était pas descendue se mettre à table. On lui avait monté son déjeuner dans sa chambre. Elle fit redemander d’une certaine confiture dont elle était friande.

— Tiens, petit Paul, c’est toi qui vas porter à bonne maman, qui est dans sa chambre, cette assiette de confiture. Ça lui fera plaisir, si c’est toi. Et dis-lui qu’on t’attend. Reviens tout de suite.

L’enfant se leva et s’en fut, bien attentif à ne pas renverser l’assiette qu’il tenait à deux mains. Il y avait à table son précepteur, l’abbé Tardieu, et deux dames du voisinage.

L’enfant parti, on continua de causer. Quelques instants s’écoulèrent, et l’on s’étonnait de ne pas le voir revenir, lorsque tout à coup, dans le vide sonore du vaste escalier, on entendit des cris déchirants et des pleurs.

Tout le monde courut, croyant qu’il était tombé, blessé peut-être… On le trouva debout à mi-étage, son assiette entre ses deux mains un peu tremblantes, et versant de grosses larmes en pleine confiture, tout haletant et suffoqué.

— Qu’as-tu, enfin ? Qu’as-tu, mon mignon ? Qu’est-il arrivé ? Pourquoi pleures-tu ?

Il fit cette réponse étonnante, coupée de sanglots :

— … C’est que… jamais… je n’arriverai jusqu’en haut… Non, maman, jamais ! jamais je ne pourrai la porter si loin… sans l’avoir mangée !