— Ah ! dit l’abbé enchanté, c’est une conscience du bon Dieu ! Cela nous fera un de ces hommes rares qui savent résister aux pires tentations, et qui seraient capables de mourir du seul désespoir d’avoir commis une faute !

Paul aimait sa mère plus que tout au monde. Il aimait Albert de Barjols autant que sa sœur Annette, et il était en outre attaché à cet ami d’enfance par les mille liens subtils des pensées les plus profondes, continuellement échangées.

Aucun des deux amis n’avait eu l’occasion de recevoir de l’autre quelqu’un de ces importants services qui sont un point de départ nécessaire aux amitiés romanesques. Ils s’étaient connus tout petits. Ils s’aimaient dans leurs qualités heureuses ; ils se conseillaient l’un l’autre ; ils s’excusaient ou se blâmaient utilement ; chacun d’eux était pour l’autre une aide d’âme, un secours moral, un écho attendu, une réponse appelée. Quand les longues absences du marin les séparaient, il leur arrivait de passer des mois sans s’écrire, mais comme ils étaient certains tous deux de se retrouver aussi aimants, aussi prêts à tous les dons, à tous les dévouements, — la pensée de leur amitié sans exigence leur suffisait, parce qu’elle les empêchait de sentir l’esseulement dans le vide, — qui est l’unique vrai malheur de la vie.

C’est Albert le positiviste qui avait trouvé cette formule, approuvée par Paul : Ce qu’il y a d’estimable dans l’amour, c’est la quantité d’amitié qu’on y retrouve à l’analyse.

Albert, d’esprit aussi littéraire, mais plus scientifique que Paul, lisait beaucoup, pendant les longs loisirs que lui laissait son service à bord ; et il se piquait d’éclairer, avec des idées précises, le sentiment plus intuitif de Paul sur toutes choses.

Aucun d’eux ne croyait. Tous deux le cachaient à leur mère. Albert professait un athéisme raisonné que Paul trouvait teinté d’absurde. Il lui disait : « Moi, je ne crois plus, mais j’espère encore, vaguement. Que savons-nous ? L’homme est si bête !… Je compte beaucoup sur la bêtise de l’homme ! »

Tous deux, en renonçant à la foi de leur enfance, avaient gardé, profondément gravée dans leur cœur, la morale que leur avait enseignée la religion… « Il n’y a pas mieux, pour qui veut être un honnête homme et un homme bon », disait Paul.

Le sens moral, disait-il, c’est l’instinct de conservation de l’homme social ; il est inné aussi bien que celui de l’homme physique. Or l’homme est, de par la nature, un être destiné à vivre en société, comme l’abeille. Il y a une base commune à toutes les morales, et les commandements de Dieu les résument toutes assez bien. Ainsi disait Paul. — C’est une erreur accréditée d’assurer que les penseurs de profession, ceux qui écrivent pour le public, sont les seuls à penser, ou même les seuls à écrire. — Paul prétendait que l’homme étant bien décidément privé de tout secours providentiel, doit, s’il entend ses vrais intérêts, conclure à la nécessité d’être meilleur pour soi-même c’est-à-dire pour son semblable. Dieu n’étant plus là pour nous aimer, nous devons nous aimer davantage. Plus l’homme se croit en droit de nier la Providence, plus il doit s’efforcer de devenir lui-même une providence pour les autres hommes, ses frères et ses fils. Si l’athée ne se résigne pas à s’imposer les sacrifices qui font les héros, — il retombe à n’être que l’animal le plus dangereux de la terre ; — c’est le chercheur de proie, sans autre loi que son caprice et sa force, le monstre enragé, qu’il faut étouffer bien vite, au nom de ses propres principes, — sous peine de lui laisser détruire l’antique héritage de l’humanité qui pense, qui sent et qui aime !

Nous errons sur un bateau perdu, au milieu des océans mornes, sous le ciel noir de la science. Soyons-nous à nous-mêmes des dieux plus bienfaisants que ceux des religions. Ceux-là, les philosophes les ont détruits, sans doute par amour de la justice, mais peut-être inconsidérément, — car, disait souvent Paul à Albert, si Dieu était la forme la plus concrète, la plus vivante, la plus facile à populariser, à faire aimer, — de l’idéal et de la morale nécessaires.

Les deux amis croyaient qu’on peut baser une morale divinement humaine sur la seule charité. Seulement Paul était persuadé que cette morale, toute abstraite, sans incarnation ni sanction, ne serait jamais qu’une conception d’esprits cultivés, intransmissible à l’âme élémentaire des masses. Bref, il regrettait Dieu, — tandis qu’Albert, plein de quiétude, trouvait que de bonnes lois suffisent à régir un peuple civilisé, et que les éclairs du Sinaï n’ajoutent rien à l’autorité de la justice.