Si surprenant que cela puisse paraître à bien des gens, ces sortes d’idées n’étaient pas pour eux de simples motifs à bavardages. Leur vie, à toute heure, était influencée par leurs convictions, et il ne se passait guère de jour où ils ne fissent quelque effort pour être meilleurs, plus équitables. Il y a, comme cela, dans des coins de France et du monde, sur des bateaux errants en mer, dans des châteaux et dans des masures, quelques êtres attardés qui réalisent par leurs actes, de personnelles, d’idéales conceptions de bonté, de justice…

Est-ce à dire que les deux amis fussent des saints ? Loin de là, puisqu’on semble exiger de ceux à qui on décerne les honneurs de la sainteté, de surhumaines vertus, et que, pour les catholiques, l’idée de pureté est presque liée à celle d’ascétisme.

Non, ils vivaient de la vie commune. Ils n’étaient pas sans passions, ni certes, sans péchés. Ils étaient faibles, étant des hommes. Ils étaient égoïstes souvent, jaloux à l’occasion ; ils éprouvaient parfois des mouvements de rage ou d’envie, de sourdes révoltes de la bête brute, car c’est dans un animal que s’élaborent tous les nobles désirs de l’esprit, — dont la moindre conquête exige un rude effort.

Mais tout le chaos des mauvais sentiments fatals était dominé en eux par la possibilité toujours présente de se dépasser eux-mêmes, dans un moment donné, — d’être meilleurs qu’eux-mêmes durant cette minute qui suffit à faire un héros, qui est le temps de créer, la minute infinie de l’amour.

Ainsi, ils avaient, malgré leurs nobles pensées, malgré leurs aspirations hautes et leur ferme conception de l’idéal, quelques erreurs à regretter : leur idéal en était-il moins respectable ? Non, certes ! Rien n’est absurde, rien n’est malfaisant comme de refuser à un coupable le droit d’affirmer la beauté du bien ! Celui-là au contraire qui connaît l’âpreté des chemins du mal, n’est-il pas le mieux venu à recommander le choix des autres, surtout si, franchement, il avoue ses raisons ?

Les deux amis avaient donc à leur passif plus d’une faute et ne conseillaient à personne de les imiter ; fautes d’amour, bien entendu. Non pas tant Albert, qui n’avait guère connu pour maîtresses que de petites sauvages en lointains pays… Mais Paul, en pays civilisé, n’avait eu le choix, n’étant point marié, qu’entre de précaires amours qui, toutes également, avaient blessé sa délicatesse affinée, son sentiment du juste et du beau. Et ses meilleurs souvenirs n’allaient pas sans quelques remords.

Il avait, en résumé, contre la femme qui n’est pas la Mère ou l’Épouse, non seulement les répugnances persistantes d’un catholique émancipé tardivement — et qui a gardé, au fond, sa manière religieuse de juger le péché ; non seulement les répugnances d’un simple honnête homme pour tout ce qui n’est pas avouable et avoué, mais encore une sorte de haine particulière et violente… N’était-ce pas cette race mystérieusement maligne, sataniquement trompeuse, qui avait fait la honte de son père, et le malheur de sa mère adorée ?

A être demeuré longtemps dans une solitude presque complète auprès de cette mère en deuil d’un mari vivant, à toute minute soucieuse de préserver son fils des moindres dangers du dehors, Paul était resté longtemps enfant, et il avait gardé les expressions passionnées d’une tendresse qui veut être consolante. Mais aussi, — précocement réfléchi, — avec le désir douloureux de ne jamais ressembler à celui qui aurait dû être son modèle vénéré, il avait conçu de la femme l’opinion que la Bible légitime en ces termes : « La femme est amère comme la mort ; ses cheveux sont des liens et ses mains sont des chaînes. »

La femme, c’était le serpent. Il l’évita, et il songeait, le cas échéant, à lui écraser la tête. Il la connut tard, bien après avoir perdu, par la lecture des philosophes, la foi de son enfance. Le jour où il se vit trompé par l’une d’elles, il ne fut pas surpris, ni trop malheureux : il se réjouit d’être délivré, plus qu’il ne s’affligea d’être trahi.

Albert, lui, parlait plus rondement de tout ce qui a trait à l’éternel sujet. Il appelait le remords une perte de temps et affirmait qu’on a plus tôt fait d’agir mieux que de regretter d’avoir mal agi. Il prétendait que si on a conduit une femme à l’oubli de ses devoirs on n’a plus le droit de la condamner, tandis que, tout en se blâmant lui-même, Paul, en pareille occasion, n’accordait à la femme que son mépris, attristé mais entier. Albert d’ailleurs avait une tendance naturelle à prendre toutes choses du bon côté, à interpréter avec bienveillance les actes douteux. Il n’était pas facilement soupçonneux, nullement méfiant. Il n’avait été pris dans aucune aventure compliquée, dans aucune intrigue, et s’étonnait ingénument de celles que lui contait son ami. Au fond il avait la naïveté des savants pour qui tout est théorie et que la vie n’a pas instruits à leurs dépens.