Paul au contraire, malgré ses résistances théoriques, s’était trouvé à plusieurs reprises enlacé par de dangereuses coquettes. Mais, armé de méfiance comme il l’était par le souvenir du malheur de son père, il avait voulu et su les voir toutes à visage découvert. Une d’elles avait été si agréablement surprise d’être démasquée, elle en avait conçu une si vive admiration pour l’esprit de Paul, qu’elle lui avait livré gaîment tous les secrets de sa vie. Il avait tiré de là le plus clair de son expérience. Il avait reconnu, avec cette Ariane, les moindres petits chemins contournés où un esprit de femme rusée s’amuse à perdre un mari et un ou plusieurs amants… Le danger de posséder cette sorte d’expérience apprise, méditée et approfondie, c’est qu’on se sent porté à appliquer à toute la race des femmes la mesure qui doit, en bonne justice, ne s’appliquer qu’à une seule catégorie. C’était du moins l’avis d’Albert, qui, à tout instant criait à Paul : Casse-cou !

D’ailleurs, Paul ne tombait généralement pas dans cette erreur d’étendre sur toutes, sans examen, le scepticisme qui lui avait été inspiré par ses propres mésaventures ni la méfiance qui lui était conseillée par le souvenir toujours présent des mésaventures paternelles. Il croyait qu’il y a, bien distinctes, deux sortes de femmes : celle des Épouses, des Mères, des Sœurs — et la race des Autres. C’était, en effet, pour lui comme deux races, si essentiellement différentes qu’elles ne peuvent se mêler entre elles. Il admettait des valeurs personnelles diverses dans un camp comme dans l’autre, — mais c’était bien deux camps séparés par un infranchissable fossé.

Sur ce point encore, il ne raisonnait pas. Il croyait cela passionnément, comme autrefois il avait cru aux choses que lui affirmait l’abbé, — et Albert avait fort à faire pour combattre ses entêtements là-dessus.

Paul concluait toujours ainsi : « Laisse-moi mes idées : elles me sauvent… Je ne veux pas faire courir à ma mère le risque d’avoir pour belle-fille une de ces femmes qui sont faites pour rester parmi les autres !… »

Paul, une fois, avait cru rencontrer la Fiancée, Son cœur avait battu vite. Il s’était trouvé malheureusement que celle-là aimait ailleurs…

Depuis, il ne cherchait plus, se disant que sa mère, vieillissante et malade, avait besoin de lui, de la tendresse sûre de ses enfants, et que se marier, c’était faire courir à cette mère chérie une trop grande chance de malheur…

Or, depuis quelque temps, gagné de plus en plus à la cause de l’indulgence et de la pitié quand même, il s’était mis à blâmer sévèrement son habituelle tendance à douter de la plupart des femmes. Il se méfiait de ses méfiances. Dans son honnêteté philosophique, avide de progrès, il craignait de former des jugements téméraires, de tourner au pessimiste aigri, et enfin, par-dessus le marché, de passer sottement à côté du bonheur. Il s’inquiétait donc de son scepticisme invétéré à l’endroit des femmes, et, réagissant avec énergie, il accordait parfois d’aveugles confiances à celles-là mêmes dont il avait pensé le plus de mal. En ceci encore, il était compliqué, mais avec simplicité : nettement double.

Mademoiselle Déperrier n’éveilla pas chez lui une ombre d’inquiétude. Il la vit, et elle le charma. Il tendit son cœur vers elle, naturellement, comme le voyageur du désert, altéré, court vers l’eau qui semble pure sous un reflet de ciel…

Il la vit et il l’aima.

VI