Au reçu de la lettre de Léon Terral, elle avait senti d’abord un bondissement de joie intérieur. Cette lettre, c’était un appel de liberté qui lui arrivait au fond d’une geôle, d’une séquestration d’où, en suivant Albert, elle ne devait sortir que pour une destinée peu différente. Avec Albert, en effet, elle serait de nouveau contrainte aux hypocrisies, forcée « à la pose », obligée de garder un ton et des manières qui la gênaient comme une camisole de force.
Avec Léon, au contraire… « Oh ! s’il revenait riche ?… » Il n’avait pas parlé du résultat de ses efforts. Était-ce une épreuve ? Elle rêvait de coups de bourse inouïs, invraisemblables… et honnêtes. Elle supposait des brevets d’invention vendus à Edison pour un prix fantastique. A vrai dire, elle parlait de ces choses en l’air, sans bien savoir, comme de rêves. Les moyens de conquérir le million « dans les affaires », elle n’y entendait rien encore.
Peu à peu, à force de désirer, elle eut la certitude que Léon n’était revenu qu’après fortune faite. C’était sûr. Sans cela, pourquoi reviendrait-il ? Il savait que la fortune était la condition nécessaire, absolument nécessaire.
Donc, il revenait riche. Ce qu’elle ignorait, c’était le chiffre de la fortune, mais qu’importe ! Et elle se livra à des rêveries vraiment enfantines. Il n’y avait plus, dans son imagination, que festons et astragales, cavernes emplies de trésors comme celle d’Ali-Baba, palais enchantés, toilettes somptueuses, attelages resplendissants, — auprès desquels ceux du comte d’Aiguebelle pâlissaient, oubliés déjà !
Perrette, son pot au lait sur la tête, eut une vision moins vivante, quand elle achetait la vache et son veau.
Elle allait donc pouvoir dire à son mari : « Je me moque de vous et de votre ami. A présent, me voilà aussi riche, aussi puissante que vous, mais riche avec lui, avec mon cher Léon… Je l’ai aimé de tout temps. Il me comprend, celui-là ! »
Et à Albert, elle disait : « Il fallait vous décider plus tôt, mon bon Monsieur ! Mais non, vous avez hésité. Vous avez eu des scrupules. L’amitié a été, chez vous, plus forte que l’amour. De quoi vous mêliez-vous donc ? Est-ce que l’amour véritable admet tous ces délais, ces tergiversations ? Vous me faites rire ! L’amour vrai traverse tout ! L’honnêteté, ça ne le regarde pas… Vous n’aviez pas de sang dans les veines, mon cher ! Tant pis pour vous ! »
Ah ! ils feraient tous deux une tête, les deux amis, Oreste et Pylade ! Elle avait envie d’en être là, pour voir.
L’héroïne d’amour, c’était elle. Elle avait joliment mené sa barque, vrai !… Et elle songeait parfois à Cléopâtre, à Manon, aux meneuses d’hommes dont la gloire écrite la rendait jalouse.
Son désir de fortune et son orgueil une fois satisfaits en rêve, elle se laissa glisser au songe de connaître enfin, par Léon, la passion libre, déchaînée. Sa froide excitation appelait des ardeurs qu’elle n’aurait pas su définir, qu’elle imaginait grâce à des paroles entendues, à des livres lus, mais dont elle ne ressentait jamais rien par elle-même. Cet élan de désir vers l’amour était uniquement dans sa tête. Aussi, la découverte des choses de la passion était-elle inséparable, à ses yeux, d’un voyage à Naples ou à Venise. Il fallait un décor changeant, le mouvement perpétuel, l’aventure d’auberge ou de grand chemin, — mille traverses du hasard, — toujours des choses qu’on « pourrait raconter ».