Il avait trouvé moyen de se faire prêter cinquante louis, par un camarade de Saint-Cyr touché du récit de ses malheurs. Il avait employé cinq cents francs à se nipper « pour la revoir » ; et aussi parce que ça inspire confiance. Un fripon bien mis peut entrer partout.
Tous deux, en se retrouvant, éprouvèrent une émotion différente mais également singulière. Le présent fut, durant une seconde, aboli. Ils étaient transportés au temps de leur adolescence ; ils revoyaient les choses, les êtres d’alors, et les regrettaient.
Puis, dès que leurs mains se furent quittées, ils revinrent au présent, après avoir repassé toutefois par le souvenir de cette soirée de mariage où elle lui avait dit assez crûment : « Commencez par être riche ! »
Il avait essayé, et manqué son coup. Il lui en voulait. Il regrettait l’uniforme, — et la probité parfaite, l’honneur, les choses qu’après tout tout le monde prétend respecter.
Aujourd’hui, son père et sa mère, pauvres, éperdus de chagrin, refusaient de le voir. Son père était un ancien officier.
Dans la mauvaise chambre d’hôtel garni, de maison louche, qu’il habitait depuis quelques semaines, il s’était, tantôt, interrogé avec désespoir sur son avenir. Il ne voyait plus d’issue à son affreuse détresse. La pensée du suicide l’avait plusieurs fois visité pendant ses insomnies. Mais quelque chose le rattachait encore à la vie, et quoi donc ? Elle, Marie ! Après sa chute rapide, tout meurtri, arrivé au bas de la pente, il se relevait dans ce désir unique : la revoir, la retrouver, étreindre encore sa jeunesse et sa beauté. Depuis six mois il n’avait pas eu le temps de courir les théâtres, ni les fêtes. Il n’avait revu aucun des mondes où se rencontrent les élégances, les fantaisies, les grâces féminines. Il avait lutté, bataillé, marché, couru, abattu des lieues, combiné des plans, supputé des chances, harcelé des capitalistes, organisé des conseils d’administration, remonté tous les matins une affaire qui s’écroulait tous les soirs. Maintenant, vaincu, brusquement oisif, réduit à néant, il sentait son imagination jeune se réveiller, reprendre en lui des droits. Cette séduisante femme pour laquelle il avait dépensé tant de vains efforts et finalement gâché sa vie, son rêve ardent la lui présentait comme le seul bien encore accessible. Certainement, elle le récompenserait… Sinon… Oh ! si elle avait oublié, si elle le repoussait, ingrate et mauvaise, — alors… eh bien ! oui, il s’imposerait !… On ne se serait pas joué de lui en vain. Toute sa rage de désespéré, il l’emploierait à obtenir d’elle, malgré elle, le salaire qu’il croyait avoir mérité ! L’aimait-il ? Oui, certes, en sauvage… Et dans l’état d’exaspération où il se sentait à la seule idée d’une résistance, l’ancien officier de chasseurs eût voulu, comme un aventurier d’Amérique, la jeter sur un cheval, cette femme, en travers de la selle, et l’emporter à l’abîme où il courait, où il allait tomber ce soir, demain peut-être, inévitablement.
Dès qu’il fut dans le salon, et la porte refermée, il eut, en regardant la jeune femme, un éblouissement physique. Toute sa jeunesse lui revenait, lui bondissait au cœur, en afflux de sang. Puis, tout de suite, il crut que son cœur se vidait, lui manquait brusquement. Il chancela. Il était pâle, le visage amaigri, creusé par les soucis, altéré par ses passions de joueur, et, en ce moment, par ses fureurs d’amoureux.
Elle le trouva beau, d’une beauté mâle et tourmentée. C’était vrai. Il n’était plus le jeune homme joli et correct. Les audaces, les désirs, le courage, les déceptions, les angoisses, les terreurs, l’avaient fait autre. Une flamme voilée veillait au fond de ses yeux noirs.
Il mit ses deux mains sur les épaules de la jeune femme, l’éloignant de toute la longueur de ses bras pour la bien regarder en plein visage, et pour la tenir déjà :
— M’aimes-tu encore ? dit-il, d’une voix grave.