L’étrangeté de ses mobiles secrets se révélait, sans se trahir, par un éclat sombre qui rayonnait d’elle. Elle portait le deuil de la mère de Paul, qu’elle avait tuée par la force propre de son âme funeste. Elle était donc comme toute vêtue de ce souvenir tragique, et elle le sentait sur elle. Il lui était arrivé, aux heures de rage contre le maître qui la dominait et la terrassait tous les jours, de murmurer, quand son regard rencontrait le noir de ses vêtements : « Sa mère en est morte ! » Ce mot « en » signifiait sa colère de femme humiliée, ou plutôt cette force mauvaise qui était son âme.

Sur son costume noir, la pâleur de sa tête, la lumière grise, comme morte, des cheveux, éclataient avec une puissance extraordinaire. Ses lourds bandeaux blonds (elle n’avait abandonné ce genre de coiffure qu’un seul jour, le jour de son mariage), étaient un peu en désordre. Lâches par endroits et trop pendants, trop élargis, ils ne laissaient plus voir assez du visage : et ils mettaient sur sa joue, d’un blanc mat, un peu de crinière animale, une inquiétante bestialité, — on ne sait quoi de l’être primitif. L’œil bleu avait perdu toute douceur. Les ténèbres de la pupille dilatée le dévoraient, et le noir qui encerclait l’iris étant aussi devenu plus intense, le regard était tout obscur. Dans cette obscurité sinistre une étincelle brûlait.

Il ne l’avait jamais vu si belle. Cette femme et la destinée de cet homme se ressemblaient. C’est pourquoi d’elle à lui courait une sympathie qui décuplait l’ancien amour, et qu’il subissait sans la définir. Cette figure de femme s’harmonisait avec ses pensées de malheureux, avec toute sa vie de désespéré, qu’elle lui avait faite d’ailleurs, avec ses désirs de suicide, qu’elle avait inspirés.

Tout à coup, elle marcha vers lui d’un pas ferme qui était terrible.

L’éternel sphinx venait contre l’homme, lui apportant des caresses où se cachait une pensée mortelle pour lui — car elle avait accepté cette horrible idée de l’attirer afin de mieux le repousser d’elle, afin de mieux le rejeter dans la nuit, dans une double agonie d’âme et de corps, — dans on ne sait quel infernal abîme d’où elle était sortie pour vivre parmi les hommes.

Elle souriait, car elle allait se griser, elle aussi.

D’un mouvement sec, presque automatique, elle prit entre ses mains la tête du jeune homme. Elle aurait mis la même avidité à saisir un objet inanimé, un flacon plein d’ivresse.

Elle prit sa tête, l’attira à elle, s’inclina, lui baisa les yeux, puis se mit à ses genoux, l’enlaça de ses bras souples, l’enveloppa pour ainsi dire de ses regards, de tout son charme noir.

— Tu ne sais pas, murmura-t-elle, je suis malheureuse. Et — tu me croiras ou non — je ne suis pas la femme de mon mari… Oui, c’est ainsi… Tout un drame… Il a vu tes lettres, le soir même du mariage ; — avant, — tu comprends. Ç’a été terrible. Nous vivons ensemble, mais séparés : Oui, oui, et tu me retrouves telle que tu m’as laissée, mon amour !

Il se leva d’un bond.