— Eh bien, non ! je t’ai promis de te sauver, — je te sauve !… Par notre passé de vingt ans d’affection, Albert, par notre amitié toujours vivante, tu n’emmèneras pas cette femme ! J’écraserai cette puissance malfaisante, avant qu’elle ait pu te perdre !… Mais vois donc, regarde-la donc ! Regarde comme elle est pâle, sous ses habits de deuil… Tu sais de qui elle est en deuil ?… Elle tuerait ta mère, comme elle a tué la mienne, si je n’étais pas là, moi, pour vous garder contre elle ! — Regarde-la bien, je te dis, pendant que je la dévoile, — regarde moi ça bien en face !… Ça ne s’est jamais donné, afin de se vendre un jour plus cher. Peut-être bien qu’elle est encore vierge ; on ne sait pas ! Soit ! Regarde-la donc, la vierge adultère ! Regarde-moi ce visage démonté, d’où toute beauté a disparu. On n’y voit plus que la rage de la défaite, la honte d’être vue à fond, la terreur sans repentir, d’être châtiée ! Mais regarde-la donc en ce moment… Elle est horrible : elle est sincère ! Ce n’est plus Marie : c’est Rita !
Et comme Albert, les yeux égarés, hurlait à son tour : « Tais-toi ! ou je ne réponds plus de moi-même ! » le comte Paul, comme pour la piétiner d’un mot, répétait avec rage : « Rita ! Rita ! Rita ! »
Elle ne savait toujours pas s’il était sûr de la présence de l’autre. Elle était là, muette, droite sur ses pieds crispés, attentive, le cou tendu, comme la bête au ferme.
C’était ici le dénouement d’une de ces tragédies sourdement compliquées, qui, aux yeux du monde, resteraient inexplicables, car, pour les comprendre, il faudrait, comme le Dieu de la Bible, sonder les cœurs et les reins des acteurs en lutte ; mais le monde ne les voit pas ; ce sont des drames ignorés comme il s’en passe pourtant tous les jours entre les murs de ces maisons riantes, dont les hautes fenêtres, encadrées de riches tentures, laissent entrevoir aux passants des tableaux et des plantes rares, et qui, ainsi vues du trottoir, muettes, nobles, paisibles, semblent les asiles même du bonheur.
Paul fit un pas vers la porte de son cabinet ; et, d’un ton tout à fait tranquille :
— Me crois-tu donc capable de parler au hasard, quand je t’affirme qu’on te trompe ?… Et puisque le mari c’est toi, cherche donc l’amant, — malheureux ! Tiens, il est ici, je parie !
Il essaya d’ouvrir la porte qui résista, fermée en dedans.
Elle comprit que tout était perdu. Il n’y avait plus qu’à faire bonne contenance.
— Allons, — dit-elle, d’une voix sèche, vulgaire, avec un haussement d’épaules, — il est clair que vous savez tout. Soit. D’ailleurs, j’en ai assez ! mais je tiens à vous dire que je ne suis pas le monstre que Monsieur d’Aiguebelle imagine. J’ai épousé, — c’est vrai, — pour son titre et pour sa fortune, un homme que je n’aimais pas. Mais quand vous mariez ainsi vos filles ou vos sœurs, vous appelez ça tous les jours un mariage de convenance… Celui que j’ai épousé m’a rendue malheureuse et je l’aurais quitté, — c’est encore vrai, — pour chercher le bonheur avec un autre… moins exalté et plus riche. Mais, si vos lois le permettent, qu’aurait-on à y reprendre ? Enfin, j’étais bien près d’avoir pour amant un homme que j’aimais depuis longtemps… l’auteur de ces funestes lettres que vous avez lues, malgré moi, une certaine nuit, vous souvenez-vous, Monsieur d’Aiguebelle ? Eh bien ! mais qu’est-ce que cela prouve, sinon que je suis capable de fidélité, et que j’aurais eu, de guerre lasse, un amant, — comme toutes les femmes ? Voilà bien du fracas pour une histoire assez commune, mon cher !… Je croyais que, dans votre monde, on était resté plus Louis XV !
Elle se tenait, la tête haute, dans une attitude de défi.