En revanche, le vieux cabotin arrivait deux fois par semaine. C’était un ancien élève de Samson. Il le disait et c’était vrai. Il avait des cartes à un franc le cent sur lesquelles on lisait en lettres grasses :
PINCHARD,
de la Comédie française.
Il y avait débuté en effet vers 1845. Il n’avait plus d’âge. C’était un doux souffreteux, très honnête, très bon, mais doué à un degré plaisant de tous les défauts particuliers à ceux de sa profession. L’inaltérable gaîté qu’il gardait malgré l’excès de sa misère, lui faisait tout pardonner.
Le malheureux avait même imaginé, un jour où il avait trop faim, d’aller réciter des vers, dans les cours des maisons. C’était une chose attendrissante que de lui voir rejouer, pour payer à table sa place de parasite, son rôle de mendiant des rues.
— Le jour où je pris cette résolution, disait-il, j’entrai d’abord dans une cour de la rue des Saints-Pères. J’avais appris avec beaucoup de soin la Conscience de Victor Hugo, — mais la honte me suffoquant, au moment de commencer, j’attaquai, sans le vouloir, le récit de Théramène que je savais depuis mon enfance ! Ma douleur était si vive, que je me sentis pathétique. Ah ! si un public connaisseur, un vrai public, mon public de la Comédie française, avait pu me voir ce jour-là !… On s’était mis aux fenêtres, et les sous commencèrent à pleuvoir avec les quolibets.
Alors, il se mettait à mimer la scène, laissant tomber un sou à terre, de temps à autre, et interrompant d’un « merci bien ! » du plus piquant effet, l’illustre tirade, à la manière des joueurs d’orgue de Barbarie.
— « A la fin, terminait-il, saisi par le désespoir de ma situation personnelle, je tombai sur un genou, la tête dans mes mains, en criant malgré moi : « Non ! non ! c’est trop souffrir ! » On attribua ma douleur à Théramène ; on crut que je pleurais ce pauvre Hippolyte, et, à toutes les fenêtres, éclatèrent des applaudissements, dont, malgré mon désespoir, je me sentis encouragé, et même charmé !
« Cela parut si comique à une bande d’étudiants groupés à une fenêtre du cinquième, qu’ils m’envoyèrent chercher, et de ce moment, j’entrevis des jours meilleurs. J’allais, répétant quotidiennement, dans les cours des maisons où logent des étudiants, le récit de Théramène.
« Profitant de l’indication que m’avaient donnée « la nature » et le hasard, je coupais le fameux récit de réflexions de mon cru sur ma misère et le malheur des temps… Et cela m’a permis de vivre. Tout le quartier me connaît sous le nom de Théramène… Appelez-moi comme ça. Ça me fera plaisir, ça me rappelle mon plus gros succès ! »
C’était un professeur économique qu’on avait pris en affection, ce vieux. On lui mettait quelquefois un balai entre les mains ; quelquefois, sous le pied, une brosse à cirer le parquet ; et il cirait, et il balayait, disant : « L’art se rend utile : Utile dulci ! » Et, vraiment, il lui était doux, à cet ingénu, de se rendre utile à qui l’aidait.