De fait, il était intéressant, et on l’aimait sans y prendre garde, comme on aime un animal familier. C’était même, peut-être, le meilleur des sentiments que Mademoiselle Déperrier eût au cœur, celui que ce vieil innocent lui inspirait… Ah ! si elle n’avait pas eu de connaissances pires ! Mais l’honnête Théramène eût certainement méprisé bien des beaux messieurs qui venaient chez elle, admirablement vêtus et correctement gantés, s’il eût pu voir leur dedans.
Tout de même, c’était un spectacle inouï que d’assister à la leçon du père Théramène chez les Déperrier, le mardi.
Léon Terral y venait souvent. Il y amenait deux ou trois amis. On y voyait aussi le bas-bleu qui faisait les modes, deux ou trois reporters qui pouvaient être utiles un jour, et autant de futurs auteurs dramatiques, de ceux qui collaborent uniquement pour avoir leurs entrées dans les coulisses des petits théâtres.
Peut-être, ce jour-là, eût-on malaisément reconnu la belle Mademoiselle Déperrier, celle qui dans les salons plus ou moins selects, mais enfin de ceux où l’on rencontre parfois du vrai monde, se tenait droite, fière, en grande tenue de patricienne, s’imposant au regard par la noblesse du maintien, la beauté de ses lignes fermes et ondulées, et la pureté de son regard, un peu hautain.
Ces jours-là, chez elle, c’était la fête bohème. Sa mère ne s’y amusait guère, parce qu’elle ne pouvait retenir mille objurgations que Marie ne manquait jamais de relever. La mère était partagée entre un désir déterminé de tirer parti de sa fille en la mariant à quelque prince — et une jalousie féroce, qui enrageait de ne pouvoir se dissimuler. De là une sourde querelle qui régnait éternellement entre elles.
Madame Déperrier avait fini, les mardis, par rester confinée dans sa chambre, d’où elle sortait de demi-heure en demi-heure pour faire quelque admonestation à propos d’une parole plus mal sonnante que les autres, surprise à travers la cloison.
Peu à peu, dans la chaleur des leçons, le vieux Théramène s’était habitué à tutoyer couramment sa petite Marie. A l’indignation de sa mère, Marie avait répondu, non sans quelque bonté :
— Quel mal ça peut-il faire ?… Pauvre homme ! il est si vieux… Pourquoi l’humilier ? Veux-tu qu’il ne revienne plus ? Je serais bien avancée ! Car, tu ne sais pas, au fond, il est très fort. Et il me lâcherait, un peu raide. Et puis, ça m’amuse. C’est comme ça qu’on fait au théâtre ; on se tutoie entre camarades, hommes et femmes.
Elle pensait encore : « Pourquoi empêcher cet homme de se payer comme ça ? » Par de semblables raisonnements, trop fréquents chez elle, elle acceptait, sans s’en douter, de se vendre en détail. Elle ne s’appartenait plus. Elle appartenait à mille menues dettes. C’est le destin des filles… Que de gens avaient ainsi main-mise sur elle !
Il la tutoyait donc, Théramène ; elle en riait d’abord ; bientôt elle se blasa, et c’était d’autant plus étrange, depuis qu’elle paraissait ne plus voir ce qu’il y avait là de choquant.