Elle se roidit de toutes ses forces contre la terreur et la répugnance que lui inspira ce lieu de paix, — contre l’agitation nerveuse dont elle se sentit saisie tout d’abord dans ce grand calme effrayant.

Ce milieu de prière, de silence, de tranquillité, de piété, la repoussait d’une force étrange, qu’elle éprouva cruellement. Mais elle avait un but à atteindre, au dehors, dans le monde. Cela exigeait qu’elle sût souffrir quelque temps ici, dans cette prison. Elle donna l’ordre à tout son être révolté d’obéir.

Elle avait, pour le mal, les mêmes patiences héroïques que les martyrs ont pour le bien.

Elle pensa que ce serait l’affaire des premiers jours, cette souffrance de prisonnière ; que l’accoutumance viendrait vite. Elle se mit à lire des livres de piété, machinalement, pour faire quelque chose, mais la pensée de ses intérêts, de l’avenir convoité, dominait en elle toutes les autres, comme un son strident de clairon domine un grand tumulte. Et elle ne pensait qu’à cela, à cet heureux moment où, mariée enfin, elle tiendrait son espérance réalisée. Elle se voyait au jour du mariage, triomphante comme une reine, — puis installée dans la résidence d’été du comte Paul, puis dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique. Ces chimères lui semblaient des réalités présentes. Son livre, ouvert sur ses genoux, glissait parfois, lentement, jusqu’à terre, sans qu’elle s’en aperçût ; et elle avait, dans ses yeux, grands ouverts et fixes, toute la vie, riche et oisive, que sa beauté servie par la ruse devait lui conquérir.

Il fallait pourtant aller aux offices, à confesse. Comme elle n’avouait que des péchés véniels, son directeur lui dit un jour étourdiment : « Mais c’est la confession d’une morte que vous me faites là ! » Elle en conclut que la plupart des pénitentes mondaines étaient toujours en état de péché mortel, et que c’est une duperie d’être plus sage que les autres. Ainsi les appels obstinés, mais naïfs, du prêtre à sa conscience ne firent qu’affermir en elle la préméditation du mensonge. Elle n’y gagna que de s’établir dans la malice de ses projets en pleine connaissance de cause. Elle consentit à tout ce que lui avaient dicté son instinct de perversité, son goût de vengeance contre le monde égoïste et féroce. Elle ratifia toutes ses résolutions de mal faire. Cela, en elle, se formula ainsi : « Je vois bien comment va le monde, et que, décidément, le mensonge seul et la ruse me mèneront où je veux, où je dois aller. »

Elle ne s’approuvait pourtant pas. Elle s’excusait, mais se qualifiait très bien de mauvaise. Voici quel fut, en résumé, son examen de conscience :

— Comment faudrait-il agir, dans ma situation, pour agir bien ?

Elle le savait nettement et se répondit : « La première vertu, c’est la loyauté. Bien faire, ce serait, avant tout, ne pas épouser un homme que je n’aime pas. »

Cette seule idée lui fit hausser les épaules.

— N’y aurait-il aucun moyen de l’épouser, sans le trahir ? — Il y en a un ; ce serait d’aller dire à cet homme qui m’aime et que je sais capable de toutes les compréhensions, de tous les pardons : « Voici le fond de mon âme, voilà mes origines, voilà mes défauts, voilà mon éducation. Je suis à la veille de vous tromper en vous laissant me croire tout autre que je ne suis. Je viens tout vous dire, pour me sauver de moi-même, de mes démons. Aidez-moi. Élevez-moi jusqu’à vous. Sauvez-moi !… ou fuyez-moi ! Et si vous me fuyez, même alors j’aurai gagné quelque chose : de m’être estimée pendant la minute où je vous parle. »