Était-ce bien difficile à faire ? Pas tant que cela. Il y aurait eu dans un tel acte plus de fierté vraie que d’humilité. Aussi, elle fut tentée. De plus, elle se croyait sûre de réussir. Il était si bon ! Il pardonnerait tout de suite…, comme un niais ! Ce fut justement ce qui l’arrêta. La partie n’était pas assez compliquée. C’était une joueuse, une chercheuse de périls effleurés, une aventureuse de race.

Et puis, la partie une fois gagnée par ce moyen-là, qu’adviendrait-il ? Ah ! probablement la méfiance, éveillée dans cet homme, gênerait éternellement sa vie à elle. Car, pour sa vie à lui, elle n’y songeait guère. Si elle se résolvait à prendre la voie honnête, elle savait bien qu’elle y aurait quelques méchants faux pas… C’est inévitable, cela ; la chair est faible ; pourquoi se faire des illusions ? Elle se connaissait bien ! — Alors, ce serait l’éternel soupçon, les jalousies, toutes les misères des petites vies. Vraiment, il valait bien mieux lui apparaître toujours comme une vierge archangélique.

Elle voyait encore un autre moyen de se réconcilier avec elle-même : tout en n’avouant rien du passé, prendre la résolution de devenir telle que le comte Paul la croyait. Elle trouvait cela beaucoup moins bien, car elle n’ignorait pas que l’amour est un don entier de soi, et en agissant ainsi elle ne se fût pas donnée entièrement puisqu’elle n’eût pas livré son passé.

Ce moyen lui plaisait d’ailleurs moins que l’autre : il n’amusait pas son goût de lutte et de scènes théâtrales. Elle le repoussa comme indigne d’elle. C’eût été un acte d’humilité intérieure, cachée, et elle était une hautaine.

Les résolutions bonnes sont payées d’un bénéfice double : le cœur en est réjoui aussitôt, d’abord parce qu’elles sont prises (l’incertitude est une peine), et ensuite parce qu’elles sont bonnes.

La résolution mauvaise n’apporte qu’une seule de ces satisfactions, mais elle en donne au moins une : l’exercice de la volonté, même pour le mal, est payé de l’affirmation, heureuse en nous, de la liberté. C’est dans le sentiment de la liberté que commence l’idée de justice. Aussi voit-on souvent, après le crime accompli, les criminels résolus se complaire à l’idée que la justice qui les châtiera, existe. Beaucoup se livrent et avouent dans les larmes. Le plus grand des maux est la trouble inconscience, l’affolante incertitude. Le mal conscient a déjà fait un pas vers l’affirmation du bien, sans laquelle il ne pourrait s’avouer qu’il est le mal.

Marie Déperrier se trouva donc tranquillisée par sa résolution de conquérir, à tout prix, les biens de la terre.

Et Dieu ? Dieu, comme dit le poète des Contes d’Espagne, tel est le siècle : elle n’y pensa même pas !

Dans cette maison où le nom de Dieu était écrit sur tous les murs, au dortoir, au réfectoire, et se répétait dans les devises qui surmontaient toutes les portes, elle n’y songea pas plus qu’elle n’y pensait à l’église où elle allait tous les dimanches. Peut-être était-ce y avoir songé en quelque manière, que d’avoir débattu le choix entre la Sincérité et le Mensonge ! Dieu, toutes les formes de la prière, toutes les cérémonies du culte le lui voilaient plutôt : elle ne voyait pas la signification des symboles ; elle ne voyait que des détails de mise en scène. En somme, elle échappait toujours à tout.

Les jours s’écoulaient, et pour se distraire elle se mit à écrire des pages romanesques où elle se racontait à elle-même son enfance. Elle fut bientôt arrêtée. Elle recula devant certains souvenirs, indignée de sa mère, effarée d’elle-même, se demandant comment s’était formée en elle, si jeune, sa conception maligne de la vie.