Elle se revoyait, à huit ans, inquiète des visites fréquentes d’un homme dans leur maison. Cet homme, elle le détestait, d’instinct. Quand il la soulevait dans ses bras, elle criait, le frappant avec colère de ses petits pieds qui se débattaient. Et, peu à peu, elle ne savait comment, à cause des attitudes de sa mère vis-à-vis du père, à cause de certains mouvements de gêne mal dissimulés et qu’elle ne s’expliquait pas, cette idée confuse mais forte était venue en elle : on faisait, dans la maison, quelque chose de mal ; son père ne devait pas le savoir : ce n’était donc pas lui le coupable !… Et peu à peu, une certitude se fit dans son intelligence d’enfant : puisqu’on se cachait de lui, il ne fallait pas qu’il apprît la chose inconnue ; il aurait trop de chagrin, s’il venait à savoir ! Et, elle en voulait à sa mère et surtout « au monsieur » ! Et cependant un jour, voici ce qu’elle fit. Cet homme était chez sa mère, dans le salon. Elle, seule, à jouer dans sa chambre, avec ordre de rester là, bien sage, — lorsque arriva, introduite par la bonne, une vieille tante. Et Marie se souvenait très bien d’avoir eu aussitôt la pensée que sa tante ne devait pas entrer, dans ce moment-là, chez sa mère, qu’il y avait à cela un grand intérêt ; que la présence du monsieur devait rester secrète pour tout le monde. Et, par mille petits moyens, elle avait détourné l’attention de la tante, lui répétant : « Maman n’est pas là ; maman est sortie ! » Elle lui avait montré ses joujoux en détail, bien longtemps, pour la tromper ! Elle avait tiré des armoires les moindres colifichets de sa poupée, avec le sentiment agréable d’être d’un grand complot, très dangereux, — qui la faisait trembler comme au récit du conte de Barbe-Bleue ; et sa finesse la rendait fière et contente, comme si elle eût été le Petit Poucet.
Elle pensait quotidiennement à ces choses et à beaucoup d’autres semblables, dans la chapelle de ce couvent, et dans sa simple chambre ornée d’un crucifix de bois noir traversé d’un brin de buis bénit… Elle retrouvait lentement les raisons qui l’avaient faite mauvaise — mais le tour de son esprit la conduisit à y voir plus que l’excuse : la légitimation de ses volontés de nuisance…
En un mot, tous les êtres lui paraissaient ennemis. Elle se plaçait, non devant l’idéal à aimer assez fortement pour le réaliser un peu, — mais devant la réalité à haïr et à combattre par des moyens semblables à cela même qui la fait détester ! Elle se fût défendue d’inventer le mal. Elle croyait rendre le mal. Accepter cette conception, c’est vouloir faire du mal un cercle sans fin. C’est l’idée chère au démon des légendes noires ; mais l’apparence de justice que comporte cette idée rattache à l’humanité les monstres eux-mêmes.
Encore toute jeune fille, à quinze ans, — l’âge de Juliette, — elle avait eu à subir une tentative de séduction que rendait particulièrement odieuse la qualité du séducteur. Ce souvenir l’indignait, l’exaspérait comme aux premiers jours. Le « monsieur » qu’elle détestait, la trouvant seule un soir, lui avait chuchoté à l’oreille les premières paroles étranges qu’elle eût entendues… d’un homme âgé. Et sa mère étant survenue brusquement, la scène que la malheureuse fit à son amant, là, en présence de sa fille, n’avait été qu’une scène de jalousie !
De ce moment, le peu de sécurité, le peu d’espérance qui pouvait rester au fond du cœur de la petite Marie, avait été gâté, perdu pour toujours : « Ah ! c’est ça, les hommes ! » Et concluant du particulier au général, elle les avait tous confondus dans une même réprobation infamante, se promettant de les soumettre un jour à ses fantaisies et à son orgueil par les moyens qu’ils paraissaient tant aimer !
Elle avait ce souvenir, cette brûlure au cœur, une plaie jamais guérie, maintenant empoisonnée.
Du reste, comment la traitaient les autres, tous ces jeunes gens ? Que de fois elle entendit des paroles semblables à celles que lui avait dites un jour cet homme… l’amant de sa mère ! Cela, en même temps la gardait. Elle en voulait aux paroles de l’amour, ou plutôt du désir, de lui avoir été dites, pour la première fois, si bassement !
Mais, ici encore, son indignation contre le mal la poussait au mal.
De sens presque endormis, elle avait passé son temps, depuis des années, à rêver à ces choses, à faire échouer près du port les galanteries trop pressantes, — à attendre la grande occasion. Elle avait tardé à paraître, cette occasion. « Enfin, la voici ! Je ne la lâcherai pas ! » C’était, entre le monde et elle, une véritable guerre déclarée. Elle ne croyait pas possible de vaincre par le bien comme par le mal.
Elle avait choisi ses armes.