Les jours passaient dans ce couvent. Elle y était depuis deux mois déjà. Elle avait échangé quelques lettres, rares, avec la comtesse d’Aiguebelle, avec le comte. La composition de ces lettres lui avait pris beaucoup de temps. Elle en avait pesé tous les termes, parfaitement diplomatiques. Pour se reposer d’un si grand effort, elle répondit un jour à une lettre de Léon Terral. — Elle s’y détendait dans un brusque abandon de toute hypocrisie.
Voici ce qu’elle lui écrivit, avec une certaine fierté d’être sincère, de se pouvoir confier à quelqu’un, même pour le mal :
« Je m’ennuie ici, mon cher petit Léon, mais tout passe et j’en sortirai : vous savez pourquoi ; et vous viendrez à mon mariage : j’y tiens beaucoup, parce que vous êtes mon ami d’enfance, mon seul ami, le seul avec qui je puisse causer et tout dire sans avoir rien à expliquer ni à faire excuser. Ah ! si vous aviez pu m’épouser, je crois que j’aurais pu, moi, vivre heureuse avec vous ! Il me paraît certain en tous cas que je ne m’entendrai jamais avec les autres. Mais, hélas ! on ne vit pas seulement d’amour ; on vit de galette, comme dit la chanson, et la solde d’un lieutenant, en France, comme en Autriche, franchement, ça n’est pas assez. Quel drôle de métier tu as choisi, mon petit Léon, et cela sans avoir, que je sache, une vocation bien déterminée pour jouer les Bonaparte. D’ailleurs, vois-tu, à notre époque, le civil tient les premières places de l’État. Je te l’ai dit quelquefois : La Politique, — sœur de la Finance, — est une fille facile qui t’aurait souri, si tu avais voulu — car tu parles bien, — et qui aurait fait ta fortune. Pourquoi maintenant ne penserais-tu pas à la Finance, — sœur de la Politique ? Il n’est pas trop tard, à ton âge, pour commencer la conquête du monde. Par le temps qui court, il suffit d’une réclame ingénieuse, d’un livre à scandale ou d’un coup de Bourse, et crac ! on est arrivé. On est général du coup…, dans le civil ! Toi, si tu deviens capitaine, en restant soldat, ça sera le bout du bi du bout du banc du bout du monde ! Réfléchis. Ne trouveras-tu rien ? N’auras-tu pas un éclair de génie ? En ce cas, c’en est fait ; bonsoir ! Je devrai mentir toute ma vie, et ça peut être long, et il y a des jours où je trouve ça assommant. Comprends-tu ?
« Voulez-vous, mon cher Léon, une preuve curieuse de mes sentiments ? Apprêtez-vous : on va rire !… Madame la supérieure m’a dit, il y a trois jours, que si je formulais un désir, dans le secret de ma pensée, tout le couvent prierait, le lendemain, à l’office, pour la réalisation de ce vœu. Eh bien, mon cher, je n’ai pas hésité. C’est à vous que j’ai pensé. Le vœu que j’ai formé, il n’est pas honnête, mais il devient drôle, quand on songe que toutes ces vierges embéguinées, jolies pour la plupart d’ailleurs sous leur cornette blanche, se sont agenouillées à votre intention ! C’était vraiment très gai, très comique, le bourdonnement monotone et mélancolique de leurs réponses… Ora pro nobis… Ora pro nobis… Turris eburnea ! Fœderis arca… Ora pro nobis ! — Sainte Vierge immaculée ! j’ai eu, à un moment, une forte envie de rire, que j’ai réprimée par un effort plus énergique, en songeant que, si je les interrompais, vous et moi nous perdrions peut-être le bénéfice de leur prière. Mais non, là, vrai, est-ce bon, ce régiment de chastes filles priant pour que Dieu m’accorde, et à vous, des bonheurs qu’à moins de parjure elles ne connaîtront jamais !…
« Puisse ce récit vous égayer, mon ami. Il en est digne. Je vous abandonne ma main.
Marie.
« Post-scriptum. If it can interest you, I may as well tell you what cannot be said in Queen’s English, that these good ladies wear no inexpressibles. C’est la règle. »
C’était vrai, ce qu’elle contait à Léon Terral. Elle avait sollicité de la supérieure cette prière des saintes filles pour la réalisation de son vœu secret de vierge folle. A de pareilles imaginations, elle trouvait plus de saveur qu’à tout ce qu’elle connaissait, à tout ce qu’elle pressentait de la vie réelle. Dans l’ombre de la chapelle mystérieuse, au chant plaintif des orgues, elle avait goûté une joie d’ange déchu à voir toutes ces vierges, sous leur bure et leur blanche coiffe, agenouillées, prosternées toutes ensemble pour elle, pour elle seule, qui les trompait et qui en riait. Impudique et voilée, toute voilée de mensonges, elle avait triomphé d’un monde de prière et de chasteté, d’un monde d’amour, soumis à sa haineuse fantaisie. Elle n’eut aucun intérêt positif, à imaginer cette scène. Elle y chercha seulement l’idéal et l’art de la malignité. Le pur génie du mal conçut en elle cette comédie triste, inutilement perfide. Et la joie de ce sacrilège l’éloignait aussi bien de Léon Terral que de Paul d’Aiguebelle, — car, au fond de la calme chapelle, au pied des autels reniés, insolente lâchement, audacieuse avec sécurité devant les images d’un Dieu auquel elle ne croyait pas, elle s’était fiancée elle-même, de gaîté de cœur, la pauvre créature, au spectre toujours redoutable du légendaire Satan.
C’est ainsi que, préparée par une retraite en apparence religieuse, à toutes les activités funestes, mieux armée de résolutions froides, pesées longtemps, exaltée dans son orgueil par la solitude, cachée et comme embusquée dans un lieu saint, elle méditait de s’élancer à la conquête des biens du monde par tous les moyens diaboliques.
VIII
Quand elle relut la lettre qu’elle adressait à Léon, elle la trouva si folle qu’elle voulut d’abord la détruire. Léon, exaspéré, n’avait qu’à l’envoyer au comte d’Aiguebelle, cette lettre, et tout l’avenir préparé s’écroulerait dans la honte !
Elle songea longtemps à cette fin possible d’un rêve pourtant si cher ! Et tout à coup, une réaction violente se fit en elle. Pourquoi donc pas ? Était-elle si sûre de son bonheur, avec ce provincial ? Elle le sentait si bien d’une autre race ! Ils ne s’entendraient jamais. A quels drames compliqués marchait-elle ? Les drames compliqués, ça serait tolérable encore, mais si tout son grand effort d’ambition allait aboutir à une vie d’ennui, dans le château des d’Aiguebelle, sous la tyrannie d’un maître plus fort qu’elle ? Car on ne sait jamais : un homme qui a l’air d’un doux peut, au fond, n’être qu’un brutal.
Alors, une pensée baroque lui vint. Elle allait expédier cette lettre. Un amoureux est capable de tout. Léon l’enverrait peut-être au comte. Elle remettait ainsi tout en cause une dernière fois. Elle jouait son avenir à pile ou face, — presque convaincue, d’ailleurs, que Léon garderait la lettre pour lui, car il avait « même de l’honneur », à cause de l’uniforme. Cependant, « fallait voir ! » Et avec un sourire, elle cacheta la lettre.
Cela fait, elle éprouva un plaisir âpre à l’idée d’être dénoncée par celui qu’elle préférait entre tous les hommes. Elle souhaitait presque maintenant cette indélicate preuve d’amour. Elle pensait qu’en amour, toutes les lâchetés sont excusables, et peuvent même être des crâneries…