Elle fit partir la lettre. C’était, sous forme de défi à la destinée, le dernier effort, étrange, de la sincérité expirante.
Bah ! ça n’aboutirait pas ! La lettre était trop raide. Elle était immontrable. Léon n’oserait jamais !
S’il osait pourtant ?
Et son imagination allumée lui présentait la scène d’explication. Elle l’attaquait d’autorité, comme disait Théramène, et, dans une attitude d’héroïne, elle répondait à des insultes passionnées par une tirade : « Eh bien ! oui, comte ! oui, c’est lui que j’aime ! Le destin m’a trahie : peut-être l’ai-je souhaité ! On vous a livré une lettre que j’avais écrite sachant bien que je m’exposais à la retrouver entre vos mains. Eh bien ! oui, je vous déteste ! J’enviais, sans oser la réaliser, cette sincérité des faits, qui remet tout en place. Gardez votre nom et votre fortune ; je n’en veux pas ! Je ne peux être des vôtres… Laissez-moi ma liberté bohème… J’aime mieux ça ! »
Et machinalement, elle fredonnait : — Tarara boom de ay !
Pauvre cervelle détraquée ! Pauvre être, qui s’était fait une éducation et une philosophie avec les déclamations du roman, du théâtre, et les comptes rendus de cours d’assises ! Ah ! elle était loin de cette simplicité de cœur que la malheureuse comtesse d’Aiguebelle rêvait pour la femme de son cher Paul !
Rita attendit trois semaines la réponse de Léon, l’événement, la rupture éclatante, odieuse, — avec l’angoisse d’un soldat qui, décidé à se faire sauter, a allumé la mèche… La mèche était éteinte. Léon Terral se taisait parce que, gonflé de rage, il ne voulait pourtant rien écrire qui pût détourner Rita de la voie qu’elle avait prise. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui faire perdre fortune, situation, avenir. Il avait brûlé tout de suite la dangereuse lettre.
… Et s’il en eût abusé, sans doute elle ne lui eût jamais pardonné cette infamie !… Elle en convenait avec elle-même !
Le plus court chemin d’un point à un autre c’est la ligne droite. Le mal est toujours très compliqué. Ce qui est embrouillé est déjà mauvais.
Quand elle apprit que Léon avait brûlé son aimable lettre, ce fut avec une sorte de tristesse qu’elle reprit la suite ferme de ses projets de mariage et pour ainsi dire de captation contre les d’Aiguebelle. Elle en éprouva tout au moins une sorte d’ennui, comme d’une chose déjà usée et vraiment trop facile. C’est pourtant bien cela qu’il fallait faire. Elle allait trouver dans ce mariage tous les moyens de jouir de la vie, laquelle, comme chacun sait aujourd’hui, ne comporte ni effort moral, ni liberté, ni responsabilité. Les jouissances matérielles ont seules du prix, et elle allait les savourer toutes comme elle l’entendrait.