D’où vient donc qu’elle était mécontente d’elle-même ?

Ne se sentait-elle pas assurée, désormais, contre la mauvaise chance, et cela comme malgré elle ? Oui, et il lui sembla bientôt, à la manière des joueurs, qu’elle venait de recevoir une indication précise de la Fortune, sur la ligne à suivre. Elle avait tenté la destinée. La destinée avait répondu. Elle obéirait, soit !

Elle ne tarda pas à redevenir contente, dès qu’elle fut ressaisie par cet entraînement du joueur qui veut gagner, du lutteur qui veut vaincre.

Quelque temps après, la comtesse lui annonçait que tout le monde désirait sa présence à Aiguebelle. Elle avait assez prié, assez pleuré dans ce couvent. Il était du devoir de ceux qui l’aimaient de l’arracher à cette douleur, à cette solitude. On la recevrait au château comme une amie de longtemps, comme une parente. Elle aurait pour compagne la joyeuse et bonne petite Annette ; et le mariage se ferait, si elle voulait bien y consentir, avant l’expiration de son deuil. La comtesse se disait vieille, plus vieille que son âge. Elle était de santé fragile, et c’est elle qui désirait le plus que les choses fussent précipitées… Elle la priait instamment de ne s’y point opposer.

Marie ne pouvait que se rendre à toutes ces sollicitations. Elle ne pouvait contrarier le désir de la chère dame. Toutefois elle écrivit qu’il lui fallait un peu de temps encore. Son chagrin était si vif, si profond, toujours si présent ! Elle voulait apporter, dans la grave maison de la comtesse, un sourire au moins, sinon la gaîté…

La comtesse d’Aiguebelle fut charmée du ton de cette réponse. Elle répondit à son tour, insistant de nouveau pour que Mlle Déperrier leur arrivât bien vite. Marie parut se résigner difficilement. Elle n’arriva aux Bormettes que deux mois plus tard. C’est tout ce qu’elle put faire pour irriter l’espérance de son futur, qui, depuis une semaine, habitait son cottage du bord de la mer… Là, de la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir les fenêtres du château d’Aiguebelle, et déjà il avait passé des heures à contempler, au clair de la lune ou au soleil levant, le balcon où bientôt il verrait s’accouder, blanche apparition, la bien-aimée choisie entre toutes les femmes…


Ave Maria ! Fœderis arca… Ora pro nobis !

IX

Ce qui la sauva, ce fut, décidément, la mort de sa mère, son deuil, et, malgré des mois écoulés, l’obligation où elle fut de paraître triste ou du moins attristée.