Elle adopta une attitude et ne s’en départit jamais. Très digne, très grave, très haute, elle copiait un peu, de son mieux, la comtesse d’Aiguebelle — vivante image elle-même des portraits mélancoliques et fiers qui ornaient les salons du château. Elle se taisait la plupart du temps, ne parlant guère que lorsqu’on l’interrogeait, répondant alors dans le ton des questions et avec le même timbre de voix. Elle s’ennuyait d’ailleurs et il y paraissait, mais l’ennui même lui donnait la figure qu’il fallait, celle d’une châtelaine un peu nonne, revenue des erreurs du monde où elle n’est pas allée, et absorbée en des espérances plus hautes, plus nobles que tout. Elle s’intéressait aux pauvres de passage, car il n’y en avait pas d’autres dans le pays ; — du moins on n’y voyait aucune de ces misères désespérées qu’il faut visiter souvent et auxquelles ne suffit aucune charité.
Elle aidait la comtesse à parfaire d’interminables travaux de broderie, commencés depuis des années, destinés à renouveler les hautes portières de toutes les chambres. C’étaient des bandes brodées de soie, — fleurs, oiseaux et chimères, — qui devaient s’encadrer un jour en des velours sombres et somptueux. On interrompait ces travaux pour demander à Marie de chanter quelqu’une de ces chansons populaires où elle mettait un charme si doux, si pénétrant, si étrange.
En ces moments, il fallait voir la comtesse et la petite Annette, et le comte Paul, tous trois, — laissant là, les femmes leur broderie, lui son livre, — tourner les yeux vers la chanteuse.
Elle avait d’admirables notes graves, des notes de contralto qui éveillaient une idée de force, très inattendue de sa part, très émouvante.
Les corrompus, là-bas, à Paris, lui avaient expliqué souvent l’effet que produisaient sur eux ces notes. Ils disaient que cette voix, mâle et féminine, évoquait l’idée d’un être double, amoureux de lui-même, et, à cause de cela, certain, comme les dieux, de demeurer inaccessible à l’amour des mortels. On lui avait dit ces choses en belle prose, en beaux vers, et aussi en termes moins nobles.
Elle se souvenait de ces propos mystérieux, et elle s’efforçait de se dépasser elle-même, de tirer de sa poitrine soulevée les sons les plus purs et les plus profonds, — pour le charmer définitivement, lui, cet homme-là, son futur.
Et, en effet, il se sentait remué dans les profondeurs les plus obscures de son être. Trop dégagé de soi-même pour analyser, comme les raffinés, ses moindres sensations, tout occupé qu’il était d’idées générales et d’émotions hautes, il éprouvait pourtant tous les troubles de la vie. Au contraire de ceux qui ramènent toutes leurs idées à la sensation qui en a été le point de départ, il transformait sur-le-champ ses sensations les plus animales en idées d’amour généreux.
Il se levait afin d’admirer le visage de la chanteuse, l’expression de sa bouche, celle de ses yeux.
Il s’accoudait au piano. Et c’était une chose merveilleuse que de voir la physionomie de la jeune fille transfigurée par la musique comme elle l’eût été par l’amour. Car, ce qu’il y a, dans toute créature, de plus grand qu’elle-même, de virtualités bonnes, de divin si l’on veut, n’est pas aboli par ses qualités mauvaises, naturelles ou acquises, quand même tout ce mal dominerait mille fois ses puissances bienfaisantes. Et lorsque ce je ne sais quoi de mystérieusement beau, d’involontairement bon, de plus grand que l’être, d’attaché à l’inconnu de son origine et de sa fin, apparaît, — cette lueur, toute faible qu’elle soit, fait oublier toutes les ténèbres.
Et il n’y a point d’être, fût-ce le dernier des misérables, fût-ce la plus abjecte des brutes, qui n’ait en lui la frêle flamme ou l’étincelle menue qui contient tout le principe du feu.