Jésus parlait de cette lueur, quand il répondit, aux pharisiens qui l’engageaient à repousser Magdeleine : « Je n’éteindrai pas le lumignon qui fume encore ! »
Ce feu de mystère, elle n’y songeait guère ; elle n’y croyait pas, mais il s’excitait en elle, lorsqu’elle murmurait quelque berceuse. C’est alors que le comte Paul la regardait en extase. La bouche de la jeune fille s’entr’ouvrait avec une expression qui n’était qu’à elle, qui ne se montrait qu’alors, et dont elle-même n’avait pas conscience.
Comme elle n’avait pas à la rechercher, cette expression fugitive, et qu’elle ne pouvait songer à l’analyser, le naturel y ajoutait sa grâce toute-puissante. C’était comme une sincérité physiquement produite à son insu. Ce qu’il y avait en elle de bon virtuel, endormi, s’éveillait, sollicité par les paroles d’un poète, par l’allure d’une phrase musicale. L’art agissait à la manière d’un dieu, sans la participation de la créature. La petite flamme intérieure, sous le souffle d’une pensée d’artiste, se ranimait, courait dans l’être dominé, grandissait, passait dans les yeux, dans la transparence des chairs, des joues pures, des lèvres entr’ouvertes, humides, étincelantes. Elle-même, Marie, s’oubliait. Délivrée par la magie de l’art, elle ne savait plus rien, dans ces moments-là, de ses méchants calculs, ni des réalités détestées qu’elle voulait fuir, ni de celles qu’elle désirait conquérir. De misérables femmes malades, souillées par toutes les bassesses d’une vie honteuse, et devenues sujets d’expériences pour les médecins hypnotiseurs, passent ainsi subitement à l’extase sacrée quand on leur présente le laurier-cerise, le laurier des sibylles antiques. Et rien n’est faux en elles quand elles élèvent le regard et se mettent à prier des dieux qui leur sont inconnus. L’ordre de l’opérateur, ou la puissance du poison qu’on leur a présenté, a produit une vision qui est un mensonge, mais qui éveille en elles des facultés bien véritables et véritablement affectées.
La poésie et surtout la musique la faisaient vraiment autre pour un moment, ou plutôt montraient le meilleur d’elle avec tant d’évidence et tant de charme, qu’on lui demanda souvent de chanter ou de lire, et souvent les mêmes choses. Dans ces moments tous étaient heureux. L’indéfinissable antipathie qui revenait parfois à la comtesse, malgré ses efforts, la gêne légère qu’avait toujours éprouvée sans le dire la petite Annette en présence de Marie Déperrier, l’insaisissable mélancolie que donnait au comte Paul le sentiment de ces résistances, abolies pourtant, — tout cela s’évanouissait par enchantement.
La musique devint ainsi la complice obéissante et prestigieuse de la jeune fiancée. Elle s’aperçut bien vite du bénéfice de ces soirées employées à jouer du Chopin, du Berlioz, ou à murmurer du Massenet et du Saint-Saëns.
— Il paraît, songeait-elle sans s’expliquer davantage le fond des choses, il paraît qu’ils aiment tous la musique. Bravo ! C’est une chance. Ils en auront.
Et tout en faisant bien d’autres réflexions, parfois dans la verte langue chère à son amie Berthe de Ruynet, elle attaquait les beaux vers de Sully-Prudhomme :
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Si le meilleur de l’homme est tel
Que rien n’en périsse, je l’aime