— Si je veux !

Et bientôt il n’y eut guère de choses pour lesquelles Annette ne demandât les conseils de sa sœur Marie. Elles travaillèrent ensemble non seulement le piano et le chant, mais l’anglais, que Marie connaissait très bien, et l’italien, que parlait Annette avec la pureté toscane.

Elles jouaient ensemble. Sur la calme terrasse, toute blanche de gravier marin, encadrée de mimosas, d’eucalyptus et de pins, c’était parfois de jolies parties de volant où les deux jeunes filles luttaient de vivacité et de grâce. Et toujours elles avaient comme témoins le jeune homme passionnément attentif, silencieusement passionné, et la bonne comtesse maintenant confiante, abandonnée à la douceur des longs espoirs de bonheur pour son cher Paul.

Le jeune homme devenait toujours plus amoureux. Cette solitude d’Aiguebelle, où il avait vécu tant de jours un peu austères, s’égayait pour lui d’une lumière inaccoutumée. Ce pays, où il avait passé son enfance et qu’il connaissait si bien, jusqu’au moindre caillou, se renouvelait à ses yeux d’une manière inattendue.

« Ici, j’ai fait telle chose, là telle autre… » Et c’était des récits de jeu ou de chasse qu’il contait à Marie. Il voulait se faire connaître et aimer d’elle, dans son passé le plus lointain. Il voulait lui donner son enfance même, être à elle depuis toujours.

Il y était aidé par ce long séjour de Marie dans ce château d’Aiguebelle, dans ce parc sauvage où bruissaient éternellement les grands pins d’Alep qui répondent au bourdonnement éternel de la mer. Il la conduisait sur les grèves, et aussi en bateau à la pêche, avec sa sœur. Et dans les moindres plis de sa robe il y avait pour lui une grâce mystérieuse dont son âme était enchantée comme par une magie.

On visitait en voiture tout le voisinage : le fort de Brégançon, les mines de cuivre des Bormettes, les salins d’Hyères ; — puis les environs : le Lavandou et Bormes, Collobrières et les ruines du couvent de La Verne, et Saint-Tropez et Cogolin, et toutes les Maures, de Collobrières à Roquebrune, et de Sainte-Maxime au Muy.

La voiture plaisait fort aux jeunes filles. Celle du château était un large et pesant landau traîné par deux bretons infatigables. Le temps de ces promenades était, pour Marie, le plus vite passé. Aux montées, on mettait pied à terre, et la marche, bienfaisante comme un travail, le spectacle des bois, de la mer çà et là entrevue dans l’échancrure d’une vallée, tout cela inspirait l’oubli, un oubli doux et tendre. Ici encore, il n’y avait plus de mauvaises pensées. Rivalités, jalousies, envie, les arbres et les rochers et le ciel ne savent rien de ces choses. Tout ce qui tient à l’état social s’oublie aisément en pleine nature. Un pauvre, dans la forêt, au bord de la mer, est entouré du même luxe divin, des mêmes chefs-d’œuvre qu’un riche. Il y a, dans les villes, des milliers de demeures, différentes par la fortune de l’habitant, mais le soleil et les étoiles sont, comme la mort, les mêmes pour tous.

Comme les beaux vers de Sully-Prudhomme ou de Lamartine, la nature appelait sur le visage de la jeune fille une singulière expression de tranquillité. Ici, Marie cessait de se comparer à de plus riches ou à de plus heureuses. Le bleu du ciel et de la mer lui appartenait, comme à tout le monde. Ici d’opulentes toilettes eussent été inutiles, même déplacées. Sa beauté, sa jeunesse au contraire s’harmonisaient avec les splendeurs du paysage ; c’étaient des valeurs de même ordre ; c’étaient des puissances de cette même Nature. Et tout cela fut à son avantage.

Dans l’intérieur du château, ses impressions étaient moins heureuses. Des incidents compromettaient sa belle gravité. Un jour, par exemple, comme elle maniait une tasse en vieux saxe, véritable objet de collection, que le comte Paul lui faisait admirer, la comtesse ne put réprimer un cri : « Prenez bien garde, mes enfants ! J’y tiens beaucoup ! » Et quoique la bonne dame eût dit gracieusement : « mes enfants », Marie éprouva une de ces rages d’envieuse qui brusquement décomposaient parfois son visage. Il lui avait suffi de cette observation, cependant affectueuse, pour lui rappeler qu’elle n’était pas encore la maîtresse dans cette maison. Elle sentit ses lèvres se serrer, s’amincir, et elle se détourna un peu du comte Paul afin de n’être pas vue. Elle songea à son miroir, aux impatiences qu’elle lui avait confiées. Avec plaisir elle eût lancé au diable l’objet précieux, l’eût brisé en miettes. Cela n’avait pas le sens commun. Elle se le dit et ajouta en elle-même :