« Qu’y puis-je ? Je suis ainsi faite… Ah ! on est bien heureux d’être riche !… Mais, patience ! je l’aurai, ta tasse de saxe, et ta vieille baraque avec !… »

Le soir, dans sa chambre, le contraste du mobilier de pacotille au milieu duquel elle avait toujours vécu, et de son modeste trousseau, avec les vieux meubles Louis XV, avec les vieilles boiseries sculptées, les tapis, les rideaux, les cadres où souriaient de jeunes châtelaines, — dont une était la comtesse à quinze ans, — la comparaison entre sa pauvreté et la fortune de ses hôtes, l’irritaient. Elle ne se sentait aucune reconnaissance pour cet homme qu’elle n’aimait pas. Tout le mauvais se réveillait en elle. Elle lui en voulait presque de la contraindre à l’épouser… « Car, enfin, j’y suis bien forcée, pour sortir de l’état misérable où j’ai trop longtemps vécu… » En vérité, c’était l’oppresseur. Il incarnait la destinée cruelle, inévitable.

Alors, quelquefois, des tiroirs secrets d’un petit secrétaire que lui avait offert le comte, — un meuble merveilleux, à mille compartiments, tout incrusté d’ivoire, amusant comme un labyrinthe et comme un théâtre machiné, — elle tirait les lettres, le portrait de Léon. Le sentiment de l’obstacle qui la séparait de l’homme qu’elle croyait aimer, qu’elle aimait à sa manière, exaspérait alors ses regrets, son désir, son genre d’amour. Alors plus que jamais elle se trouvait victime, et, tout de bon, se mettait à maudire et le comte Paul et cette puissance de l’or qu’elle subissait, vaincue et toute frémissante : « Il m’achète, comme une esclave !… Il croit que je vais devenir sa chose. Je suis une fantaisie qu’il se paie, parce qu’il le peut !… Oh ! ces riches ! »

Et elle avait, dans un éclair, la vision brève, diabolique, d’un coup génial du sort, d’une catastrophe qui le frapperait tout de suite après le mariage, quand il aurait eu le temps de faire en sa faveur un bon bout de testament, bien rédigé dans toutes les règles, car il faudrait l’amener à cela le plus tôt possible. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Elle n’entendait pas, s’il venait à mourir, retomber à rien, être chassée par cette vieille comtesse, mûre après tout pour la tombe.

Quand ce rêve lui passait par la tête, elle ne l’accueillait pas, mais, repoussé, il insistait, prenait corps : « Après tout, se disait-elle, ça ne les tue pas ; et c’est sans le vouloir que je pense à ça. Ce serait amusant tout de même, de pouvoir épouser Léon, et d’avoir la fortune ! » Elle se livrait alors au rêve funeste, tranquillement, parce qu’elle avait pris la précaution de s’en déclarer irresponsable.

Mon Dieu, oui ! si elle avait pu, en levant le petit doigt, les envoyer tous ad patres, d’un coup, certes, elle l’eût fait ! Après tout, est-ce qu’elle les connaissait, ces gens-là ? Et sur le mot ad patres, elle riait. Ce mot lui montrait des ancêtres en perruque, gens de robe ou d’épée, et cela l’égayait de se les imaginer, ainsi vêtus à l’antique, dans l’autre monde, en train d’attendre l’arrivée de leurs petits-neveux, et solennellement assis à droite ou à gauche du Père Éternel…

« Et dire qu’ils croient encore à ça ! à une autre vie ! Cette bêtise !… Des empaillés, quoi ! » Et elle riait tout haut. C’était un bonheur pour elle, que personne n’entendît ce rire-là.

— Êtes-vous couchée, ma sœur Marie ? puis-je entrer ?

— Oui, ma mignonne.

— Pas couchée encore ! Que faisiez-vous donc ?