— Ma prière, petite Annette.

— Peste ! Mademoiselle, je ne suis pas si sage, et vous me faites honte. J’ai tout de suite fini, moi, — et encore, les trois quarts du temps, je la dis dans mon lit, ma prière. C’est très mal, n’est-ce pas ? Un pater, un ave et ioup ! je ne peux pas m’empêcher de penser à mille choses… Quant à ma prière du matin, par exemple, c’est abominable : je l’oublie toujours. Je m’en confesse. Monsieur le curé dit : « Comment pouvez-vous ne jamais oublier de l’oublier, et cela tous les matins sans faute ? » — Oh ! Monsieur le curé, lui ai-je dit une fois, je suis si pressée de revoir le soleil ! d’aller dehors, courir dans le parc ! — Alors, vous ne devineriez jamais, ma sœur Marie, ce qu’il m’a répondu ; il a dit : « De revoir le soleil… Ah ?… » Et puis, après une minute de réflexion : « Ma foi, chère petite, le Bon Dieu est si bon qu’il prend peut-être ça, de votre part, pour une manière de prier… »

X

Si le comte Paul était descendu délibérément au fond de lui-même, sans doute eût-il recherché pourquoi sa passion était accompagnée d’un sentiment bizarre de vide et de malaise. Mais il voulait lutter contre sa propre tendance à s’examiner de trop près ; il voulait agir et vivre ; il se laissait tout bonnement glisser « sur la pente d’aimer ».

Il se désarmait, en un mot, complètement, juste à l’heure où il aurait dû faire appel à toute sa pénétration de sceptique.

La volonté d’être simple est bonne avec les simples. N’être pas naïf avec eux, c’est être coupable envers eux. Mais ici, simplicité devenait sottise. Ce jeune homme arrivait un peu tard, vraiment, dans un monde bien vieux. Cet homme, doué des perspicacités les plus aiguës, des puissances de doute et de soupçon les plus clairvoyantes, se ramenait, par probité pure, à des naïvetés d’enfant !

Il arrivait à Marie de trahir — oh ! pas longtemps, pas gravement, — la tournure de son esprit, de révéler par un rien, vite corrigé, l’habitude générale de son âme.

Un jour, par exemple, elle laissa échapper deux mots en grand contraste avec la réserve voulue de son langage. Ce fut une faute, car pour d’honnêtes provinciaux, pour la comtesse d’Aiguebelle et son fils, les expressions veules, gouailleuses, qu’employait Rita lorsqu’elle se parlait à elle-même, correspondent à un relâchement de la fermeté morale et de la dignité.

Or drôle, rasant, j’te crois, ce bonhomme ! ces termes-là faisaient le fond de sa vraie langue comme Goddam, pour Figaro, le fond de la langue anglaise.

Au comte Paul, qui lui demandait si elle irait ce jour-là à la pêche avec sa sœur, elle répondit par un : « J’te crois ! » du plus saisissant effet, — juste avec le ton qu’elle eût pris pour parler à Théramène. Elle connaissait assez maintenant les opinions du comte et sa manière subtile de sentir, pour regretter sur-le-champ cette distraction. Ce n’était rien, ce mot, et Paul ne songeait qu’à en rire, comme d’une espièglerie. Mais il la regarda et leurs yeux se rencontrèrent. Elle eut une inquiétude qui flotta dans son regard et qu’il aperçut distinctement. Il y eut un silence d’une seconde, après lequel elle ajouta avec hésitation : « C’est ce pauvre Pinchard, — vous savez, Pinchard, — qui m’a appris ce mot-là… C’est drôle, n’est-ce pas ? » Pourquoi s’excusait-elle ? De quoi l’accusait-on ? Que venait faire là ce Pinchard ? La gaucherie de la phrase affecta le jeune homme, le gêna. Il avait l’impression indéfinissable et pénible qu’on éprouve en présence d’un mensonge mal fait, qui laisse voir ce qu’il veut cacher, et, du même coup, la nudité d’une âme prise en faute.