Mais tout cela était véritablement peu de chose. Le comte Paul était bien trop raisonnable pour s’y arrêter longtemps.

Sans doute, c’était là de ces souffrances folles, attachées au charme d’aimer. Il voulut le penser ainsi. « Non ! est-ce bête, l’amour ! »

Une autre fois, un voisin, en visite à Aiguebelle, conta brusquement, en termes voilés d’ailleurs, une scandaleuse histoire, qu’il eût été décent de ne pas comprendre, au moins en présence du conteur. Marie laissa échapper un : « Ah ! bon ! » intelligent, du plus déplorable effet.

Une fine angoisse traversa le cœur du jeune homme. A vrai dire, il était inadmissible que Mademoiselle Déperrier eût compris ; et c’était même la seule excuse du bavard. Il y a, croyait le comte Paul, — naïf jeune homme d’une autre époque, — des vilenies dont une jeune fille et même une femme ne doivent jamais concevoir seulement l’idée. Naturellement, il n’osa interroger Marie, mais il fit une allusion, peu de temps après, à l’inconvenance du narrateur. Tout en parlant, il regarda la jeune fille d’un œil attentif. Elle sentit ce regard et l’intention, et ne broncha pas.

— Inconvenant ? dit-elle, en levant sur le comte Paul son doux regard plein de questions. Inconvenant ? Pourquoi ?

— Je suis un sot qui se croit malin, pensa le comte ; et, mentalement, il lui demanda pardon.

Douter, s’interroger, hésiter, mais ce serait un crime ! Parfois le souvenir des méfiances de sa mère lui revenait, traversait comme un éclair noir sa lumière intérieure ; — et toute sa journée en demeurait vaguement assombrie… Alors, il s’en voulait ; il se reprochait d’être atteint par le mal du siècle, et incapable de jouir simplement et noblement des meilleures choses de la vie.

« Ne suis-je pas heureux ? se demandait-il souvent. — Si, bien heureux !… Et pourtant… Quoi ? que me manque-t-il ? » Ce qui lui manquait, il n’en savait rien. Il songeait parfois que c’était sans doute la réalisation du rêve. Mais, puisqu’elle était certaine ! Il se répondait aussi : « L’homme n’est jamais content. Il en faut prendre son parti ! Je devrais être heureux. N’a-t-on pas dit que l’attente du bonheur est plus douce que le bonheur même ? — Je ne suis pas assez positif », songeait-il encore. Et il se récitait les vers du poète :

Je traîne l’incurable envie

De quelque paradis lointain.