« Oui, c’est cela. J’ai beau avoir une conviction philosophique très nette, je regrette doublement les paradis rêvés aux jours de mon enfance. Tout petit, je les pleurais avec l’espoir de les retrouver. J’en regrette aujourd’hui jusqu’à l’espérance ! Le positiviste et l’athée ne seront heureux que lorsque des siècles d’atavisme leur auront transmis graduellement l’oubli des idées métaphysiques qui sont dans nos moëlles à nous autres. Toute notre nature morale, toutes nos intuitions, originairement entachées de foi, — sont en lutte avec les conclusions de notre raison. Voilà bien où est la cause profonde de toutes nos mélancolies noires, de nos troubles, de notre misère d’âme… Allons vivre ! Et secouons ces habitudes de pressentiment, ces angoisses de mysticisme… Je suis un champ de bataille d’antinomies. Comment m’affranchir de tout ça ? »

Il aspirait une large goulée d’air, sur la terrasse d’où s’apercevait la mer bleue et, juste en face du château, les îles d’Hyères. Il prenait un fusil, sifflait son griffon, allait, le long des marais salins, à la recherche d’une bécassine…

Ce qui l’apaisait le mieux, c’était ses visites à de pauvres malades qui, pour n’avoir pas à payer, le faisaient appeler comme médecin. Le médecin de la Londe, village voisin, le fit prévenir un jour, comme cela lui était arrivé déjà plus d’une fois, que forcé de s’absenter pour une affaire grave, il priait son honoré confrère, Monsieur le comte Paul d’Aiguebelle, de le remplacer auprès de ses clients. Ce fut une semaine de grand repos moral. Le comte revenait de ses visites avec des rayonnements de joie dans les yeux.

Le sentiment du service rendu au pauvre officier de santé et à tout le pays, était en lui comme une sensation de force retrouvée. Il éprouvait alors une allégresse physique, et une confiance étrange dans le monde entier.

La foi est le bénéfice assuré du bien que l’on fait.

Se prouver qu’on est un brave homme, c’est se prouver du coup qu’il existe de braves gens, et, d’une manière générale, que le Bon existe. C’est créer en soi la sécurité, sans laquelle l’homme ne peut jouir d’aucun bien-être.

Au retour de ces visites à de pauvres gens auxquels il apportait, dans sa voiture, des remèdes, et souvent des provisions, de la viande et du bon vin, le jeune homme considérait volontiers comme une récompense mieux méritée les joies qui l’attendaient au château. Alors, avec un abandon tout nouveau, il contemplait sa fiancée, et il n’avait en la regardant que des pensées sereines.

Pourquoi faut-il que la bonté, la pureté et l’élévation des sentiments, deviennent des causes d’erreur ? En ces moments-là, sûr de lui, il était sûr d’elle, il avait confiance ; confiance absolument, en tous deux, en toute chose au monde, en tout le monde. Les moindres sensations, les désirs les plus physiques, l’émoi qu’il éprouvait en se sentant frôlé par sa robe, en regardant, sous l’ombre légère de son oreille, la naissance de ses cheveux cendrés, qu’irisait tout à coup un trait de soleil, sous les grands arbres, tout cela en lui devenait une aspiration à la vie haute, générale, un appel à l’avenir, à la création consciente d’un fils qui serait un homme sain et pur, un de ceux qui renouvelleront la terre !… Et il se mettait à aimer, à adorer plus passionnément que jamais celle en qui dormaient ces puissances de renouvellement, ces espérances infinies.

XI

Toutes les pensées, toutes les joies, toutes les tristesses, tous les désirs, tous les rêves, — tout cela proprement plié, sous l’enveloppe mince des lettres, sous une effigie de roi ou de reine, et bien et dûment timbré, tout cela glisse dans des trous béants aux devantures des boutiques, puis court dans des wagons, s’en va, — isolé des cœurs d’où cela est sorti, — sur les routes, par les chemins, dans la boîte des facteurs toujours fatigués et toujours en route… Tous ces petits carrés de papier, sans fin vont et viennent, entre-croisant, sans les embrouiller, les milliers de fils de leur va-et-vient, — la réponse appelant la réponse à travers l’espace… Tous ces menus papiers, ce sont des cris qui s’échangent en silence… Oh ! l’éloquente, la magique enseigne, qui, — dans les bourgades perdues sous la neige des montagnes, au fond des vallées ignorées, au bord des déserts d’Afrique, — donne au voyageur découragé une soudaine émotion de fidélité et de retour, et comme un sentiment joyeux d’ubiquité : Postes et Télégraphes.