Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la pluie et du beau temps.
Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls.
— Les affaires vont-elles bien ?
— Très bien, me dit-il ; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé quelquefois ; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est moins bon que la mer ! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol ; le mal de la vigne les a ruinés aussi ! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous, c’est la fortune.
Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le pays de l’immortelle.
Je défendis la bonne terre et les paysans.
— Eh ! capitaine, la mer, je l’aime aussi ; mais il ne faut pas dire du mal de la terre !
— Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se sert, pardi ! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne, d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire que des fleurs pour les morts !
— C’est pourtant bien joli, l’immortelle !
— Oui, dit-il d’un air indifférent ; mais il y en a trop aujourd’hui, sur nos collines ; on n’y voit plus que ça et des pierres ; au soleil de juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand il y en avait ! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en avait pas tant !