Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle, grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait avec du soleil.

— Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux, devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau ! Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout ?… Les fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir ; il faut « cueillir » au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à montrer le petit point rouge du milieu… Quel joli travail ! Les fleurs cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de l’éclat, de la durée ; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser dans des chambres bien exposées au midi… Tout cela en pleine vie, en pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts ! Tenez si j’étais peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un portrait que j’appellerais la Cueilleuse d’immortelles.

Le capitaine ne répondit pas ; il souleva vers moi un regard chargé de questions ; mais il ne dit rien.

Le silence se prolongea, devint embarrassant ; sans y prendre garde, je fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions d’entendre :

Mais c’est pour un baiser

Qu’elle m’a refusé !

— Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire ! autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des immortelles.

Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant :

— Adieu, lui dis-je ; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans le vouloir. Bonne nuit… et un bon voyage !

Je lui tendais la main : il se leva lentement et dit :