Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à tous deux ; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le monotone bruissement de l’eau sur l’eau ; et, de nos yeux grands ouverts, vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans la mer.

De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque dans l’eau.

Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de fleurs lumineuses brusquement délié… il semblait qu’on les jetait par poignées… N’étaient-ce pas des immortelles ? et la mer, une grande tombe ?

Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon ; mais, juste à ce moment :

— Voilà, fit-il, je vais vous dire… Elle était cueilleuse d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais seize ; elle, quinze au plus.

« Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.

« Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel ses bandeaux plats reluisaient au soleil ; et, pour le reste de son visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici.

« Au lieu des robes « princesse » et des chapeaux chargés d’oiseaux empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les rubans.

« C’était, je vous dis, une brave fille !…

« Je l’aimai.