« Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien ? Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser. Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas ; je n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou l’autre, je ne voyais qu’elle ! Loin d’elle, je sentais que ma vie n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et c’était mon cœur.

« Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles, toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter ; mais, pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le payer de ça !… c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un vrai.

« Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je ne lui donnais jamais ; je les brûlais soigneusement après les avoir écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées pour lui plaire ; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les terminer par un « Je t’embrasse » ; et je n’osais jamais ! Ce mot me venait toujours ; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais toutes les étoiles ! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour brûler mon papier !

« Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait… mais à qui et à quoi ne riait-elle pas ?… une enfant !… et si heureuse alors, avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux ! et heureuse avec sa mère, une tant brave femme !

« Elle riait donc, me criant du plus loin : « Bonjour, Justin ! » toutes les fois qu’elle me voyait.

« Imbécile ! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais !… Est-ce bête, hein ? insista le capitaine en me regardant fixement… Et si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille ! Timide comme un oiseau ! Nom de D…! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça !… Si ce n’est pas une honte ! Un rouleur de mer ! un pirate ! quoi ! faut-il être bête !

« Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que : « Bonjour, Meyfrette ! » ou : « Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette ? » non, rien autre jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me rendait bête.

« En ai-je fait des projets, bon Dieu ! pour en arriver à ça : l’embrasser ! En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les magasins d’immortelles !

« Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les bouquets… ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les immortelles coloriées pour les faire sécher ; j’étais là, debout contre le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le pays : « Ce fainéant de Justin ! » Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais seulement amoureux, mais à en devenir fada !

« Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça ! Il n’y a pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je n’osais pas ; je ne pouvais pas ; quelque chose de plus fort me poussait, quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui dort et non pas d’un amoureux qui rêve.