« Bon ! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas : — « Meyfrette, fermons à clef ! » Ce fut Meyfrette qui ferma ; mais comme j’avais envoyé la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble… Je laissai alors ma main sur la main de Meyfrette ; je ne l’aurais pas retirée pour un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile ! Je ne m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là, — pendant que la fille au dehors essayait d’ouvrir, — l’un contre l’autre, nos têtes rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant ! Ses cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque chose me répétait : Embrasse-la donc ! Et je me penchais un peu ; mais il me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur ma tête. Et si ça n’avait été que ça ! Mais elle aurait retiré sa main !… Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore !
« La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au plafond, les autres aux murailles ; d’autres encore en tas sur le plancher et je dis :
— Y en a-t-il, hein ! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des immortelles !
« Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau chante.
« Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père se plaignit à lui de ma paresse.
— Si je l’emmenais, dit l’oncle ?
— Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et capable de me rendre heureux.
« Mon oncle me prit à part.
— Qu’as-tu, petit, dit-il ?
« Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me rendrait la vie, et le goût du travail.