— Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison… j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais aussi les jeunes !

« Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant, me fit mon paquet.

« Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent nous dire adieu. On but un coup de vin cuit ; on trinqua au bon retour, et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là.

« J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les hommes, toujours en la regardant, elle, du coin de l’œil ! Elle se tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout rouge, mais bien résolu, hélas ! mon Dieu ! elle recula d’un pas, et tout bonnement dit : « Oh ! non ! »

« Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air, véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner.

« Quand nous arrivâmes à bord :

— Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête !… Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie comme ça, grand nigaud !

« Je regardai vers le quai où le monde nous saluait ; je vis ma mère et j’eus envie de rester ; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit ; et je dis :

— Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible… Eh bien ! ce sera pour de bon… me voilà bien parti, je reste avec vous !

— C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.