Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous n’avions pas échangé deux paroles.

Jean-Paul s’arrêta.

— Nous sommes arrivés, dit-il ; je veux seulement vous montrer aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le froid, ni rien ; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste ; moi, j’en sais un autre là-bas ! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons des canards ; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol : ils se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.

Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de grands châtaigniers dépouillés… mais l’arbousier, le lentisque, le genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de décembre.

Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards ! Je visai, tirai, manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein marais, à cinquante pas loin des bords.

— A l’eau, Néro ! cria Jean-Paul.

Néro sauta dans le marais ; l’eau était à demi gelée ; il y flottait des glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps ; mais, à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en gémissant.

Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit :

— A l’eau, Néro !

Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa visiblement.