Dans ma vie, il n’y avait rien — et j’étais heureux.

Un soir, la petite pipe en écume (une pipe d’auteur, pourtant), joli souvenir d’Alphonse Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens et m’en allai au village. Dix heures du soir. Le froid humide de la nuit me pénétrait sous le double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon hiver… Au village, point de boutique ouverte. La rue, la place, désertes, noires. « Retournons. » Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai un cigare.

A ce moment, j’entendis des coups redoublés contre une porte : — Qui va là ?

Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, qui refusait de s’ouvrir. Une dizaine de petits enfants, conduits par un homme, comme un pensionnat à la promenade.

J’interrogeai.

C’était une troupe de petits comédiens en voyage, avec leur impresario. La troupe miniature, disent les prospectus. Cela joue Madame Angot, — cela chante des couplets de café-concert, et nuit et jour erre sur les grandes routes, les pieds dans des pantoufles de corde, les mains aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés s’il fait nuit, à l’âge où leurs mères devraient encore les réchauffer et les « border » dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au sable. Le plus petit avait sept ans. Le plus grand douze.

L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. On frappa à d’autres portes ; même silence.

— Eh bien ! dit l’homme, allons plus loin chercher un autre village ; cela nous réchauffera !

Le plus petit (le comique, mesdames) eut un mouvement de terreur à l’idée de marcher encore. Je le vis, car nous étions en ce moment sous une lanterne, à l’angle d’une ruelle.

Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité du pauvre homme, celle dont se contentèrent Joseph et Marie, le soir de la grande naissance. J’emmenai tous ces petits coucher à la « fénière », au-dessus de l’étable, devant le trou par où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, par où nous l’entendions souffler et frapper du pied.