J’avais entendu le plus grand chuchoter : « Cette fois, nous ne souperons pas. » Pauvres enfants ! il me revenait des histoires de petits Poucets abandonnés par leurs parents, pour cause de misère, et tombés aux mains de l’Ogre.

L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres modernes, un des minotaures nouveaux. Dragon à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de cœur et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, des poètes, pour en faire des comédiens et des auteurs dramatiques ! Ah ! quelles tortures, quelles souffrances ils endurent les uns et les autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour messire public, qui est le père de l’Ogre !

J’étais allé ouvrir la huche à pain ; le malheur voulut qu’un voisin de campagne ayant emprunté à l’heure du dîner une part de notre provision, il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié d’une autre, soit environ une livre de pain, pour dix bouches affamées.

Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, avec du vin, à mes petits hôtes.

Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, enfoncés jusqu’au cou dans la bonne litière, ils ressemblaient, les petits frères de Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent père et mère, et la becquée.

J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent.

Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore au coucher.

Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant le bec.

Hélas ! les morceaux mal égaux ne pesaient guère. Le plus petit eut le plus gros.

Durant quelques minutes, on n’entendit que le bruit des mâchoires qui allaient… Et nous entendions aussi le brave cheval de labour mâcher le foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait à l’idée d’être là, sous un toit, dans sa litière, et de ne pas voir, en ce moment, les vives étoiles dans le ciel glacé.