Le visage d'Elise se contracta de répugnance.
—Pauvre garçon! fit-elle. S'être trompé ainsi, c'est cela qui doit être horrible!
—Je crois avoir tout clairement vu, ajouta-t-il après un moment; eh bien, je doute encore!... Il doit y avoir à tout cela une explication que je ne puis trouver tout seul, une de ces explications simples dont on s'étonne quand elles arrivent et qui sont impossibles à deviner!
Il rêva un moment et continua:
—L'homme qui sortait de sa maison pouvait fort bien ne pas venir de chez elle!... Tenez, plus j'y songe, moins je la crois coupable, voilà la vérité de mon cœur!... Ah! je suis malheureux!
Il avait tant envie d'aimer, d'être aimé, de vivre, il se sentait si loin du bonheur, malgré son luxe, sa fortune, malgré tous les moyens qu'il avait de se procurer les joies du monde; il sentit à cette heure si profondément son impuissance qu'il eut, comme un soldat désarmé, une larme—plutôt de rage que de douleur—au coin des yeux.
Cette activité d'émotion chez un homme la bouleversa. Elle n'avait jamais vu un homme vibrant à ce point. Le rude Marcant, bien équilibré, était loin de cette sensibilité de femme énervée, qui était celle de ce surmené mondain, à demi artiste...
Elle se leva, comme le thé entrait, apporté par Marion suivie de Georges, et en passant près de Pierre, elle lui tendit la main, dans un élan de sympathie loyale. Il la porta vivement à ses lèvres... Elle fit le mouvement de la lui retirer avec effroi. Les chefs de bureau, amis de Marcant, ne l'avaient pas habituée à cet hommage d'un autre temps et d'un autre monde. Elle pensa aussitôt que sa surprise trahissait trop sa bourgeoisie... et de cela elle fut fâchée...
«Ou peut-être, songea-t-elle, va-t-il croire que ce baiser m'a fait peur... Serait-ce préférable?... Lequel vaut mieux?...»
Elle lui versa du thé et ils «goûtèrent» comme des enfants, égayés par le babil de Georges, que la bonne chaleur du thé réjouit et rendit bavard.