Enervé par la fatigue, par les incidents de la route, par les excitations où l'avaient mis ses projets nouveaux, ses désirs, ses rêveries, Marcant se sentit pâlir... «Si cela venait de chez moi!»
Il reprit sa marche, moins vite, comme ayant peur de ce qui l'attendait. «Quelle folie! comment, pourquoi chez moi? c'est impossible!»
Il se rappela confusément, à travers cette crainte, le conseil du philosophe ancien, un sujet de version classique: «Quand tu reviens chez toi après une longue absence, attends-toi à trouver ton champ dévasté, ta maison brûlée, tes enfants morts. Et si rien de tout cela n'est arrivé, tu seras heureux. Et si cela est arrivé, tu seras préparé.»
Il n'était plus qu'à deux cents pas de la Terrasse, qui lui était cachée par un coude du chemin.
A ce moment, la plainte une fois encore se fit entendre, plus longue, plus désespérée. Une voix grêle distinctement criait, avec un prolongement infini de la seconde syllabe: «Maman! maman!»
—Mais, c'est Georges! cria-t-il.
Il voulut courir et, se sentant défaillir, il dut s'appuyer contre un mur.
—Voyons, voyons, du calme, je deviens fou, parole d'honneur! Pourquoi Georges appellerait-il sa mère? C'est impossible! il dort à cette heure... Si elle était... si elle était morte... eh bien, il y aurait quelqu'un, ne fût-ce que sa bonne, pour l'empêcher de crier!... Assurément, j'ai la fièvre.
Le cri recommençait: «Maman!»
Pauvre petit cri enfantin que le mistral roulait aussitôt dans sa vague, comme la mer roule un liège perdu... Il surnageait pourtant au-dessus du grand murmure de l'eau et du vent, et il assombrissait la nuit, il attristait tout cet infini...